Décryptage. La décision prise par Donald Trump de retirer les troupes américaines engagées dans le Nord syrien est lourde de conséquences pour les Kurdes de ce pays.

Parrainés jusque-là par Washington, à la merci d’Ankara, ils recherchent activement la protection de Damas

Un check-point de miliciens des Unités de protection du peuple (YPG) à Rojava, dans le nord de la Syrie.

► Que représentent aujourd’hui les Kurdes de Syrie ?

L’annonce surprise, la semaine passée, du désengagement de leur allié américain sur le terrain laisse dans les rangs des habitants kurdes du nord de la Syrie le sentiment d’une amère trahison. Affaiblie, esseulée sur la scène internationale, la minorité se retrouve à la merci de l’appétence belliqueuse d’Ankara, prêt à tout pour empêcher la constitution d’un État kurde autonome à sa frontière.

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Descendante des Mèdes de l’ancienne Perse, l’ethnie – 25 à 35 millions de personnes, majoritairement sunnites – est écartelée entre quatre pays et d’innombrables factions et partis (lire les repères ci-dessous) incapables de s’entendre sur les modalités de création d’un Kurdistan unifié. Malgré les promesses internationales faites au lendemain de la chute de l’Empire ottoman, celui-ci n’aura jamais vu le jour. Pire, les Kurdes restent perçus comme une menace pour l’intégrité territoriale des pays où ils se sont implantés.

En Syrie, ils ont souffert de décennies de marginalisation et d’oppression de la part du régime. À l’aube de la guerre civile, en 2011, les Kurdes avaient adopté une position de « neutralité » envers le pouvoir et la rébellion, avant de bénéficier du chaos généré par le conflit pour installer une administration autonome dans des régions du Nord.

Les djihadistes restent présents dans les localités de Soussa et Al-Chaafa.

Il est difficile d’estimer, aujourd’hui, précisément leur nombre. « En 2011, ils étaient encore près de trois millions – 15 % de la population syrienne –, principalement concentrés autour de Damas, d’Alep et dans le Nord, près d’Hassaké. La guerre a entraîné depuis de nombreux mouvements de population », explique le chercheur Fabrice ­Balanche, spécialiste de la Syrie. « Ils devraient être aujourd’hui autour d’un million dans les territoires contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), et sont à peine minoritaires dans certains de leurs fiefs. Beaucoup ont fui vers l’Irak, la Turquie ou ­l’Europe. »

► Quel a été leur rôle dans le conflit armé ?

Depuis le début de la guerre civile, les Kurdes n’ont cessé de s’imposer comme un élément clé de la stratégie américaine dans la lutte contre Daech. Selon les derniers chiffres du Centcom, le Centre de commandement des États-Unis, publiés en août 2017, les miliciens des Unités de protection du peuple (YPG) représentaient alors jusqu’à 30 000 des 50 000 soldats engagés dans les FDS.

« Considérées comme la branche armée du Parti des travailleurs du Kurdistan (accusé par ­Ankara de livrer une sanglante guérilla sur le sol turc depuis 1984, NDLR), les YPG comptaient alors dans leurs rangs 80 % de Kurdes, et 20 % d’Arabes ne pouvant eux-mêmes exercer des postes stratégiques », précise le géographe, insistant sur le rôle « essentiel » joué par la milice dans la lutte antidjihadiste.

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« Les Kurdes sont parvenus à repousser, en janvier 2015, Daech de la ville de Kobané, alors que celle-ci était prête à tomber sous la bannière du califat, poursuit Fabrice Balanche. Cette victoire a été très importante, car elle a permis aux populations locales de dire que le groupe terroriste n’était pas invincible, et a enclenché une vague de contre-offensives en Irak et en Syrie. »

En juillet 2016, les Kurdes, épaulés par la coalition, ont ainsi repris la ville stratégique de Manbidj, avant d’engranger une nouvelle victoire, en août 2017, à Hassaké et de reprendre Rakka, capitale syrienne du califat, en octobre. Plusieurs représentants kurdes de l’appareil politique des FDS ont martelé qu’ils entendaient poursuivre, dans les prochains mois, le combat contre Daech, « affaibli mais pas encore vaincu sur le terrain ».

Recep Tayyip Erdogan, le 6 décembre.

► Que risquent les Kurdes aujourd’hui ?

Ces derniers jours, Ankara a massé des chars et des blindés dans le Nord syrien. Mi-décembre, le président Recep Tayyip Erdogan avait en effet brandi la menace d’une nouvelle offensive anti-kurde imminente à l’est de l’Euphrate, « vers Manbidj et au-delà », affichant sa volonté de « s’y débarrasser » de la milice des YPG. Aucun affrontement n’a cependant encore eu lieu.

« À ce stade, les derniers développements relèvent davantage de la manœuvre politique – la Turquie est replacée au centre du jeu régional et dispose de nouveaux atouts diplomatiques avec le retrait américain – que de l’imminence d’une intervention militaire : celle-ci pourrait bien avoir lieu, mais certainement dans quelque temps », tempère Didier Billion (1), chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

« Plutôt qu’une offensive de grande ampleur, elle pourrait surtout prendre la forme d’opérations ponctuelles contre des bases des YPG, notamment parce que les capacités opérationnelles et logistiques de l’armée turque sont réduites aujourd’hui, poursuit le spécialiste de la Turquie. On l’a vu avec la bataille d’Afrin qui a duré plus de deux mois, alors que le président Erdogan avait martelé qu’elle serait l’affaire de quelques jours. »

Baptisée « rameau d’olivier », l’opération turque avait alors permis de reconquérir le fief kurde, en mars 2018, entraînant un grand déplacement de la minorité vers l’est du pays. « Après sa reprise, la Turquie est restée présente dans la ville, mais elle a problématiquement délégué le maintien de l’ordre sécuritaire à des groupes rebelles syriens, composés de milices islamistes parfois peu contrôlables, commettant des abus et des violations des droits de l’homme », alerte encore Didier Billion.

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► Quels scénarios se présentent désormais à eux ?

Les Kurdes ne semblent plus guère avoir le choix. Affaiblis sur le terrain, ils recherchent, face au spectre d’une nouvelle percée turque en Syrie, la protection du régime de Damas. « Historiquement, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a eu des relations très étroites, dès sa fondation à la fin des années 1970, avec les autorités syriennes, qui le percevaient alors comme un élément déstabilisateur pour la Turquie », poursuit Didier Billion.

« Le lien a pu être plus chaotique ensuite, mais il n’a jamais été rompu. Depuis l’été dernier, on sait qu’il y a des relations de haut niveau entre des cadres du PKK, du PYD et des YPG et des représentants de ­Damas : on ne sait pas encore ce qu’ils négocient, mais il est clair que, dans la période qui s’ouvre, Damas pourrait accepter une sorte de semi-autonomie kurde – toute la question est de savoir à quel degré – dans le cadre d’une résolution globale de la crise syrienne », précise encore le spécialiste.

Pour le chercheur, ce scénario serait acceptable pour la ­Turquie à la condition – très difficile à mettre en œuvre – de la « création, à terme, d’une bande de sécurité démilitarisée le long de la frontière turco-syrienne, où les YPG n’auraient aucun droit de cité. » Outre les négociations avec Damas, l’une des dernières cartes restant entre les mains des Kurdes pour chercher le soutien d’autres pays alliés est la détention de centaines de djihadistes européens dans leurs geôles – qu’ils ne pourraient plus contrôler si leurs forces sont mobilisées contre une offensive turque. Jusqu’ici, ils l’ont brandie en vain.

Des Syriens kurdes membres des Unités de protection du peuple (YPG), dans la ville de Qamishli, le 6 décembre 2018. 

Repères

Des organisations kurdes en première ligne

• Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Formé en 1978, ce groupe armé est considéré comme terroriste par la Turquie et une grande partie de la communauté internationale. Il visait à sa création l’indépendance des territoires à population majoritairement kurde du sud-est de la Turquie. Il livre une guérilla sur le sol turc depuis 1984. Ses revendications se sont notamment muées en demandes d’autonomie culturelle au sein d’un système fédéral plus large, et d’amnistie pour ses membres.

• Le Parti de l’union démocratique (PYD). Considéré par Ankara comme la branche syrienne du PKK, ce parti politique d’orientation socialiste démocratique revendique le contrôle du Kurdistan syrien, devenu le Rojava, entité fédérale en 2016.

• Les Unités de protection du peuple (YPG). Créées en 2011, elles forment la branche armée du PYD, épine dorsale des Forces démocratiques syriennes (FDS) engagées dans la lutte anti-djihadiste en Syrie.

Malo Tresca
Auteur de Géopolitique des mondes arabes, aux Ed. Eyrolles, 2018.
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