Attaques de clowns : une légende urbaine est en train de se créer sous nos yeux.
Les clowns sèment la terreur.
Ces dernières semaines, des plaisantins grimés en clowns ont créé une véritable psychose en France mais aussi en Europe et aux États-Unis. Comment interpréter cette tendance ? Ce phénomène va-t-il se prolonger ? L’analyse de Aurore Van de Winkel, spécialiste des légendes urbaines.
À l’approche du 31 octobre, le Nord de la France mais aussi le Sud de l’Angleterre, l’Italie, et les États-Unis réinventent le sadique d’Halloween.
Dans la pure tradition des clowns psychopathes de films (« Le Joker » de Batman ou « Ça » de Stephen King), de séries (« Twisty » d’American Horror Story : Freak Show), de dessins-animés (« Tahiti Bob« des Simpsons), de chansons (« Zeppo« des Bérurier noir), de jeux vidéos (League of Legends), de publicité (Walmart) ou de faits-divers (le clown pédophile et tueur en série John Wayne Gacy, dit Pogo), les « clowns tueurs » sèment la terreur et la coulrophobie contamine des régions entières.
Le clown est, en effet, terrifiant avec sa dualité : une apparence joviale accentuée par un habillement et un maquillage ridicules cachant peut-être une âme noire, sadique et cruelle.
Une rumeur et des faits divers
La rumeur se propageant comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, il devient difficile actuellement de distinguer les agissements réels, des canulars. Depuis la semaine passée, les internautes rapportent qu’un ou plusieurs clowns attaquent les élèves à la sortie des écoles ou dans les centres de plusieurs villes comme Saint-Quentin, Amiens, Cambrai ou Péronne mais aussi dans l’Aisne et en Dordogne, etc.
Si, au départ, rien ne semblait prouver ces dires, des plaintes ont finalement été déposées et le 11 octobre, à Périgueux, un adolescent de 16 ans, déguisé en clown et muni d’un faux couteau, a été arrêté. Quelques jours plus tard, le 16, deux hommes ont été interpellés à Péronne, dans la Somme car ils effrayaient la population à l’aide d’un marteau et d’une arme blanche factice dans les supermarchés, à la piscine ou devant des établissements scolaires.
Le lendemain, un jeune homme a été appréhendé à Douvrin et condamné à 6 mois de prison avec sursis pour avoir également terrifié des passants, en habit de clown. À Douai, un SDF – adoptant un costume similaire pour faire la manche – a été, lui, par contre rapidement relâché. Heureusement, malgré ces faits, ils semblent que les agressions n’aient pas dépassé le stade de l’intimidation. Plus de peur que de mal, donc.
Des intimidations perçues comme des blagues
À l’heure où j’écris ses lignes, ces intimidations semblent être perçues par leurs auteurs comme des blagues.
L’adolescent de Dordogne a d’ailleurs expliqué s’être inspiré de vidéos virales de caméras cachées de la société DM Pranks Production ; dans lesquelles un clown est surpris en plein meurtre ou poursuit des passants, le soir, dans des parcs ou des parkings.
En Italie – où est justement localisée cette maison de production –, la présence supposée de clowns psychopathes se répand en ligne, même si, pour l’instant, personne n’a été arrêté. Des écoliers ont saisi, d’ailleurs, cette opportunité pour porter une fausse plainte contre une agression clownesque imaginaire, seulement destinée à excuser leur retard à l’école.
Dans le Sud de l’Angleterre, à Portsmouth un clown circule dans la rue, dévisageant silencieusement les passants et créant la psychose par sa seule présence. Un an plus tôt, un clown hantait Northampton et répertoriait ses performances sur sa page Facebook : Spot Northampton’s Clown. Il a suspendu ses activités en voyant la peur qu’il provoquait !
Il y a une dizaine de jours, une série de plaintes visant des clowns armés ont été déposées aux États-Unis. Les provocateurs imitaient cette fois le « Clown de Wasco« , né d’un projet photographique d’un couple de Californiens. La présence de clowns menaçants est, en ce moment-même, en train de s’étendre à d’autres villes et États comme l’Indiana ou la Floride.
Une légende urbaine se crée
Dans toutes ces régions, on joue à se faire peur en imitant une figure fictionnelle née de la culture populaire, et les frontières entre réalité et fiction en deviennent floues.
Le création ou la réutilisation d’un personnage fort tel que le clown psychopathe, le motif de l’agression par un sadique qui choisit ses victimes au hasard, la circulation rumorale des alertes aux clowns et la difficulté de distinguer celles à prendre au sérieux, des faux avertissements nous informent qu’une légende urbaine est en train de se créer sous nos yeux et se cristallisera bientôt en quelques scénarii stéréotypés.
Certains d’entre eux sont déjà en train de se créer, reprenant des motifs de légendes urbaines existantes : en Italie, les clowns deviennent des Polonais voleurs d’organes circulant dans des camionnettes blanches ou rouges ! Or le vol d’organes – à l’inverse du trafic d’organes qui existe réellement – est une légende urbaine connue et étudiée depuis de nombreuses années déjà.
Et elle ne peut être arrêtée
Dans ce contexte, arrêter la création de la légende urbaine est illusoire. Elle réapparaîtra régulièrement dans les cours d’écoles, les réseaux sociaux, les forums et les messageries téléphoniques, même après sa disparition des gros titres de l’actualité. Et le temps passant, on en oubliera les raisons d’agir des actuels plaisantins.
La plus grande crainte que l’on peut avoir est qu’un jour des psychopathes s’inspirent de ces canulars et décident de commettre des agressions et crimes réels, selon le fameux phénomène d’ostension, développé par Linda Dégh et Andrew Vázsonyi.
C’est ce qui s’est passé aux États-Unis en juin dernier avec Slenderman, figure fictionnelle issue du net devenue légende urbaine. Sans visage et avec de longs bras, il est connu pour ses traques et kidnappings et a inspiré deux jeunes adolescentes qui ont poignardé une camarade de classe pour rejoindre la créature dans son monde.
Ces cas d’ostensions étant heureusement assez rares, l’invasion des clowns menaçants reste donc pour l’instant une excellente opportunité de se remettre à la course à pied, en vue d’échapper à tous les farceurs.
Merci à Peter Burger, Joel Conn et Bill Ellis, chercheurs en légendes urbaines, d’avoir attiré mon attention sur les faits se produisant en Italie, en Angleterre et aux États-Unis.
Plus inquiétant que sympathique, le sourire large et la chevelure orange, le clown tend les mains. Comme pour mieux vous attraper. « Ces clowns ne font pas rire », titrait samedi le quotidien « La Voix du Nord ». La veille au soir, un jeune homme de 19 ans était interpellé à Douvrin, à une dizaine de kilomètres au nord de Lens (Pas-de-Calais). Costume coloré, perruque sombre et grimage assorti, il lui est reproché d’avoir effrayé un enfant, avant d’en faire autant auprès d’adolescents. Ce jeune homme, connu selon le quotidien pour de petits délits, a été condamné ce lundi en comparution immédiate à Béthune à six mois de prison avec sursis et 105 heures de travail d’intérêt général. Pour violences avec arme -le clown a brandi un bâton ressemblant à un long couteau- et préméditation.
Le jeune clown a reconnu les faits. Selon le parquet cité par « France 3 Nord Pas-de-Calais« , il n’aurait « pas bien compris la portée de ses gestes ». Des gestes qu’il n’aurait pas davantage précisément expliqués. A-t-il voulu reproduire certaines vidéos diffusées sur les réseaux sociaux ? S’est-il senti porté par la naissante psychose des « clowns menaçants » ou « clowns malveillants » qui s’est emparée de plusieurs établissements scolaires du Douaisis les jours précédents ? La semaine dernière, trois plaintes y ont été déposées. Par trois collégiennes. Les deux premières, de Sin-le-Noble et Lambres-lez-Douai, ont dit avoir été accostées par des clowns qui les ont effrayées. La troisième, de Flers-en-Escrebieux, a quant à elle assuré avoir été menacée avec une arme, un couteau. Par un clown, toujours.
« On voit des clowns partout »
Le parquet de Douai estime ces témoignages « crédibles » et « sérieux ». Les enquêteurs cherchent à identifier les auteurs. Ils ont bien interpellé un clown mercredi soir. Un SDF s’habillant en clown pour faire la manche. Mais il a été rapidement relâché, « aucun élément ne permettant de dire que c’était lui », nous explique lundi le procureur de Douai Eric Vaillant. Si « seules » trois plaintes ont été enregistrées sur son secteur, le procureur et les enquêteurs ne comptent plus les « canulars » et autres faux appels. « On voit des clowns partout et on fait déplacer des gendarmes et des policiers pour des clowns qui n’existent pas. » Et le magistrat, las, cite en exemple : « Les policiers ont reçu des appels leur disant qu’il y avait un clown dans le parc Bertin. Ils s’y trouvaient, il n’y avait que des policiers… »
« On est tous persuadés que c’était une blague, mais tout cela a assez duré. Ça dépasse un peu les bornes », estime désormais Eric Vaillant, citant les enfants « effrayés », les parents « inquiets » et les forces de l’ordre « un peu à cran ». Et le procureur de rappeler que « le fait de poursuivre un mineur avec une arme est puni de trois ans de prison et de 45.000 euros d’amende ». « France 3 Nord Pas-de-Calais » rapporte d’autres faits survenus jeudi à Liévin, dans le Pas-de-Calais. Quatre personnes déguisées en clowns auraient exhibé une tronçonneuse devant une école primaire sous les yeux d’enfants tétanisés, avant de prendre la fuite en voiture. Vraiment ? Aucun enseignant ne les a vus, précise la chaîne. « Sans doute » l’oeuvre de « petits malins » selon un policier également interrogé.
« J’ai tapé un sprint, il m’a suivie »
« J’ai l’impression que le phénomène a démarré à Douai de façon médiatique », confie aussi le procureur Eric Vaillant, qui fait aussi état d’autres faits survenus à Lens, Arras ou Saint-Quentin (Aisne). Une semaine plus tôt, pourtant, bien loin de là, à Périgueux, en Dordogne, plusieurs jeunes femmes ont elles aussi déclaré avoir fait les frais de clowns menaçants. « Une jeune femme de 19 ans et sa soeur de 11 ans disent avoir été poursuivies par un clown armé d’un couteau en plastique », nous indique aussi le procureur de Périgueux Jean-François Mailhes. Une troisième jeune femme dit avoir été poursuivie par le même clown à la sortie d’un gymnase. « J’ai tapé un sprint pour retourner au gymnase et il m’a suivie. Quand je me suis retournée il avait sa tête collée à la vitre de la porte », a-t-elle notamment témoigné à « France Bleu« . Toutes trois ont depuis porté plainte.
L’auteur présumé des faits, un jeune de 17 ans inconnu des services, doit être prochainement convoqué en vue d’une « réponse judiciaire adaptée » selon le procureur qui penche lui aussi pour une « mauvaise blague ». Quel était son but ? Prévoyait-il de se filmer et de diffuser la vidéo ? Aucun matériel n’a été saisi. Selon la radio, il aurait expliqué avoir voulu imiter des vidéos inspirées du personnage du clown Grippe-sou, le clown tueur du roman « It » (« Ça ») de Stephen King. Selon « La Voix du Nord« , en revanche, il se serait davantage inspiré de vidéos de « clowns tueurs » de la société italienne DmPranksProductions, qui montrent un clown commettre de (faux) crimes sanglants sous le regard effrayé des passants. La nuit. Dans des parkings, des stations service désertes… « Pour enregistrer une simple scène, je travaille avec une équipe de cinq personnes pendant plus de sept heures », a expliqué Matteo Moroni, de DmPranks, à « Francetvinfo« . Il peut attendre jusqu’à « quatre heures pour trouver la bonne victime. » Et refuse de piéger les femmes, qui « pourraient être enceintes ».
Près de 29 millions de vues
Une de ces vidéos, diffusée en mai dernier sur YouTube, enregistre ce lundi près de 29 millions de vues. Selon « La Voix du Nord », encore, les différents témoignages recueillis évoqueraient également Twisty, le clown meurtrier de la série américaine « American Horror Story. » Depuis la semaine dernière, plusieurs pages Facebook (comme « A nous de retrouver les clowns du Nord, 10.000 « j’aime » lundi à 18h) et plusieurs comptes Twitter sous le pseudo « clown du nord » ont notamment été créés. Et de très nombreux messages postés. Participant, aussi, à l’emballement. Au point que le préfet du Pas-de-Calais, pour lequel ces agissements relèvent davantage de « défis », a à son tour publié sur Facebook un message rappelant la loi et la peine encourue.
La police nationale, sur Facebook toujours, a quant à elle appelé à « l’apaisement ». Et la police du Pas-de-Calais a également diffusé sur Twitter plusieurs messages. Il y a une dizaine de jours, une série de plaintes visant des clowns armés ont par ailleurs été déposées aux Etats-Unis. Ils imitaient cette fois le « clown de Wasco », né d’un projet photographique d’un couple de Californiens.




















