Verra-t-on l’Iran, allié à la Turquie, réconcilié avec l’Occident, exercer à nouveau sur le monde musulman une hégémonie morale et politique ?

Iran, le sens de l'histoire

L’avocat au barreau de Paris né à Téhéran Ardavan Amir-Aslani se félicite, dans l’essai Iran, le sens de l’Histoire, des conséquences vertueuses de l’accord signé en 2013 avec la communauté internationale sur le nucléaire. Selon l’auteur, la levée des sanctions internationales va entraîner un tournant stratégique majeur pour le Proche Orient.

L’Iran, ce  « géant en sommeil » dont, signe d’une société moderne, la séparation entre le religieux et le politique s’affirme et dont l’identité est incontestablement riche, peut, dès lors, remplir le rôle central de pacification civilisatrice du Proche Orient malgré les craintes d’Israël et les manœuvres de l’Arabie Saoudite.


Iran : le réveil d’un géant

Que ce soit le taux d’alphabétisation, la féminisation du monde du travail ou le degré d’industrialisation du pays, l’Iran est à rapprocher en termes de masse économique de « l’ensemble des nations qui constituaient le bloc de l’Est » sans la Russie. L’enjeu est de taille.

Un pays où la séparation entre le religieux et le politique s’affirme

Propre à un pays développé, la société civile est divisée en groupes politiques rivaux que l’auteur, pour des raisons didactiques, rassemble pertinemment en deux camps.

La présence de membres du clergé chiite un peu partout témoigne que la séparation du religieux et du politique est bien avancée. En effet, la logique religieuse ne recoupe pas exactement une logique politique ce qui est une preuve de leur divergence d’intérêts, de leur séparation et du jeu qu’il y a entre ces institutions.

D’un côté, se trouvent un clergé chiite libéral, partisan d’une séparation stricte entre le politique et le religieux, à l’instar du très populaire Ayatollah Irakien Al-Sistani, et les progressistes ouverts à un rapprochement avec l’Occident et Israël. De l’autre, un clergé composé « d’islamistes dogmatiques », à l’instar de l’Ayatollah Al-Khatami, partisan d’une alliance avec tous les musulmans, qui prône la « Vilayat », la primauté du religieux sur le politique et les partis conservateurs, antilibéraux et parfois anticléricaux comme le parti de l’ancien maire de Téhéran Ahmadinejad.

Cette capacité de dialogue intérieur donne une vraie légitimité à l’Iran pour exercer un rôle central au Proche Orient qui, grâce à la richesse de son identité, peut être facteur de pacification.

La richesse de l’identité iranienne peut jouer un rôle pacificateur au Proche Orient malgré les manœuvres de l’Arabie Saoudite et les craintes d’Israël.

D’après l’auteur, l’Iran peut jouer un rôle pacificateur dans tout le monde chiite, qui s’étend jusqu’en Inde. Son influence s’exerce aussi à travers sa langue. L’Iran a, ainsi, soutenu le commandant Massoud, un tadjik de langue perse, contre les talibans. Pour ces mêmes raisons les liens sont amicaux avec les kurdes d’Irak. Le passé turc des anciens dynastes iraniens faciliterait logiquement un rapprochement avec la Turquie. Enfin, les partisans d’une pacification des relations avec Israël peuvent, eux, compter sur une communauté juive prospère de 50 000 individus environ.

Mais l’Arabie Saoudite qui craint la constitution d’un « axe chiite » dont l’auteur, à tort ou à raison, minimise le risque, et influencée par son clergé wahhabite, privilégie une guerre sans concession contre les chiites. De même, Israël, celui « de Netanyahou », et non celui « de Sharon », est lancé dans une « course en avant » contre un ennemi Iranien dont la menace, selon l’auteur, permet de garder à la fois la protection des États-Unis et la même politique offensive avec ses voisins les plus proches : l’autorité palestinienne et les pays arabes qui l’entourent et ce, malgré le rôle pacificateur que ce pays pourrait jouer au Liban.

Verra-t-on l’Iran, allié à la Turquie, réconcilié avec l’Occident, exercer à nouveau sur le monde musulman une hégémonie morale qui pourrait enfin « changer le visage de l’Islam » en faisant refluer le salafisme dans les marges du monde civilisé ? C’est ce que souhaite vivement, dans sa post-face, le politologue et ami de l’auteur, dont il partage l’enthousiasme, Alexandre Adler. Espérons que ses prédictions ne soient pas, comme souvent, contredites par les faits.

Iran : la nouvelle donne.

Après les printemps arabes, le printemps iranien ?

Iran Teheran city of lights Arash Razzagh Karimi (CC BY-NC-ND 2.0)

Il est difficile, sinon vain, de prévoir les conséquences du retour de l’Iran dans le concert mondial des États. Je n’aime pas me livrer à des exercices de géopolitique, mais l’histoire ancienne et récente, les références culturelles et religieuses, permettent d’avancer quelques hypothèses sur la nature et l’ampleur des changements auxquels le monde entier peut s’attendre.

On sait que les diverses instances politiques, de la Maison Blanche à l’Union Européenne, en passant par l’ONU, ont levé les sanctions qui, depuis plus de trente ans, frappaient l’Iran. L’Agence Internationale de l’Énergie Nucléaire, chargée de veiller à l’accord mondial de non-prolifération des armes nucléaires a fait savoir qu’il n’y a plus aucun danger maintenant ; elle pourra s’assurer que le nucléaire iranien sera au seul usage civil.

S’agit-il d’un progrès définitif ? Y aura-t-il d’autres étapes de nature à changer radicalement l’état des forces économiques et politiques dans le monde entier ? Il y a inquiétude chez les Républicains américains, ils ont tout fait pour empêcher la levée des sanctions, ils y ont vu un feu vert pour le terrorisme. Il y a satisfaction au Quai d’Orsay où l’on se vante d’avoir joué un rôle très actif. Il faut dire qu’Américains et Français sont des oracles qualifiés ! C’est la France qui a abrité l’ayatollah Khomeini à Neauphle le Château et lui a permis de revenir à Téhéran pour y installer le pire régime théocratique et dictatorial qui soit. Ce sont les Américains qui ont abandonné le Shah et livré l’Iran à la révolution « démocratique » dont le premier acte a été de nationaliser les puits de pétrole. Revenus de leurs erreurs, les Américains ont ensuite lamentablement échoué dans la campagne militaire, Carter et les États-Unis ont subi leur plus grand échec après le Vietnam, les « gendarmes du monde » ont dès ce moment perdu une grande partie de leur crédibilité. Après les printemps arabes, le printemps iranien ?

Ce passé, rapidement évoqué, est peut-être un guide pour l’avenir immédiat et médiat.

Dans l’immédiat, c’est le marché du pétrole et la croissance économique qui vont être concernés. L’Iran reprenant ses exportations, le prix du baril va subir un nouveau recul. Mais ne va-t-il pas tomber en dessous d’un seuil où le gaz de schiste ne sera plus rentable à son tour, créant une sérieuse turbulence dans l’économie américaine ? En sens inverse, la croissance iranienne pourrait faire un bond spectaculaire, tout le monde se pressant déjà pour investir chez ce nouveau partenaire, et ce concurrent sérieux va compliquer les calculs des pays émergents. Le marché iranien pourrait s’ouvrir très rapidement aux importations en provenance des pays de l’OCDE, propulsant ainsi leur croissance bien faible aujourd’hui. Évidemment, parmi toutes ces conséquences, visibles sans doute dans les prochains mois, il n’y a qu’une face de la mondialisation économique, avec ses promesses et ses exigences.

On peut cependant tempérer cet optimisme en observant ce qu’il est advenu de la Russie, voire de la Chine : les préoccupations politiques (expansionnisme de Poutine, contrôle du parti communiste en Chine) ont ralenti sinon supprimé les bienfaits du libre échange.

C’est que la politique semble dominer encore la vie en Iran. D’une part la démocratisation du régime est précaire, le poids des ayatollahs est toujours dominant. D’autre part la radicalisation religieuse est incontestable, et l’Iran est au premier rang du conflit au Moyen Orient. Finalement, l’équilibre des forces est modifié, les chiites iraniens reprenant la main aux dépens des sunnites saoudiens. La guerre entre chiites et sunnites risque de changer de visage. Prendra-t-elle le visage d’une radicalisation, avec une intensification des opérations militaires sur le terrain, en particulier en Syrie, en Irak et au Liban, et une nouvelle poussée de terrorisme en Occident pour faire pression sur les diplomaties des pays impliqués dans le conflit ? L’alliance constituée contre Daech peut-elle déboucher sur une reconquête de l’Irak, ou les Saoudiens et leurs alliés vont-ils faire front et enflammer leur pression ? La guerre va-telle au contraire prendre le visage d’un nouvel équilibre des forces, débouchant progressivement sur une paix fragile ? L’équilibre de la terreur, et le désir de croissance vont-ils l’emporter sur le risque d’un embrasement général que l’Occident semble actuellement incapable d’éviter ?

Incontestablement, les lignes ont bougé depuis quelques semaines. Les gouvernements européens et américains, hésitants, divisés et désemparés jusqu’à présent, vont-ils comprendre qu’il y a une nouvelle donne économique et politique ? La mondialisation peut-elle éloigner le spectre de la radicalisation ? Seule certitude : la paix est toujours venue du libre échange.

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