En vidéo, le prêche sans concession de Tareq Oubrou à la mosquée de Bordeaux
Tarek Oubrou : « le silence des Musulmans est mal compris par la société française. Vous ne pouvez pas vous taire, sinon on vous verra comme des complices »

Ce vendredi à la prière de la mosquée de Bordeaux, l’intellectuel et imam français a exhorté les musulmans « à ne pas se taire »

Un « acte pathologique », un « crime perpétré par deux musulmans déséquilibrés et incultes ». Dès le début de son prêche, à l’’heure de la prière dans la mosquée de Bordeaux, le théologien respecté Tareq Oubrou, et surtout imam de ce lieu de culte, n’a pas mâché ses mots. »Incultes » car pour l’imam, le message du prophète est à l’opposé de cette violence, et les caricatures publiées par Charlie Hebdo ne peuvent rien justifier. « Certains prennent le prophète comme leur propre personne, il faut s’y référer mais pas s’identifier à lui. Le prophète a subi des satires à son époque, et il a répondu par la satire. Si vous n’êtes pas d’accord avec les caricatures, faites des caricatures. C’est pensée contre pensée. Le prophète est très tolérant. Après vingt ans de persécution, il a pardonné. Seuls les grands pardonnent et le prophète est grand ».

Tareq Oubrou en a aussi profité pour faire passer message à quelques jeunes musulmans présents à la prière et à leurs parents. Il a admis que « beaucoup de jeunes sont tentés par la violence et la vengeance, ces aberrations théologiques aux dépens de l’islam et des musulmans ». « Ils n’ont pas de projet de vie, alors ils choisissent un raccourci vers un projet de mort ». « Les parents de ces jeunes musulmans sont venus pour la liberté et la prospérité. Ils trahissent leurs parents en agissant ainsi, et les parents ont aussi une responsabilité dans les actes de leurs enfants » L’iman a rappelé « qu’on ne cherche pas la guerre, on ne cherche pas le martyr, car seul Dieu peut dire qui est un martyr, et on ne peut accéder à ce statut par le crime ».

Enfin, le théologien a enfoncé le clou en s’adressant aux croyants présents à Bordeaux. « Ces aberrations concernent les musulmans en tout premier lieu. Car ces criminels confisquent votre religion, la prennent en otage. Le silence des musulmans est mal compris par la société française. Vous ne pouvez pas vous taire, sinon on vous verra comme des complices. Vous n’avez pas le droit de vous taire ».

Oubrou, imam de Bordeaux : « L’homosexualité est un choix »

Respect Mag sort ce lundi un numéro spécial consacré au « vrai visage des musulmans de France, loin des clichés ». Pour l’occasion, Rue89 est partenaire du mensuel « urbain, social et métissé ». Au sommaire, l’islam dans l’intimité, la place des convertis, être musulman en zone rurale, etc. Et l’homosexualité : Respect Mag est retourné voir Tareq Oubrou, imam de Bordeaux, qui s’était distingué en signant en mars 2010 l’appel mondial contre l’homophobie.

Nous aurions pu interroger Soheib ou Ghaleb Bencheikh, ou encore Abdennour Bidar, et obtenir des réponses plus directement favorables à l’égalité des homos. Tareq Oubrou, imam de Bordeaux, nous a semblé plus pertinent, du fait de son ancrage dans la communauté. Dialogue avec Ludovic Lotfi Mohamed Zahed, président de Homosexuels musulmans de France (HM2F).

Ludovic Lotfi Mohamed Zahed (Darnel Lindor) et Tareq Oubrou (Homard Payette)

Ludovic Lotfi Mohamed Zahed (Darnel Lindor) et Tareq Oubrou (Homard Payette)

Ludovic Lotfi Mohamed Zahed : Pourquoi avoir accepté cet entretien ?

Tareq Oubrou : Ce qui m’intéresse dans ce dialogue, c’est de contrecarrer cette idée néfaste et grave qui consiste à excommunier les homosexuels. On est confrontés à un ignorance crasse. Il m’importe aussi de préserver la foi et l’égalité des gens qui ont cette sexualité. Je ne cautionne pas l’homosexualité qui est éthiquement réprouvée en islam.

Pensez-vous que la personne peut choisir, de manière consciente, son désir vers un homme ou vers une femme ?

Pour moi, l’homosexualité est un choix. Conscient ou inconscient, c’est un choix. Plus ou moins conditionné. Il n’y a pas de choix absolu. Ce n’est pas une pathologie, ni psychologique, ni biologique.

Nous sommes traversés par beaucoup de sentiments et d’instincts, qu’on ne choisit pas, qu’on tente de canaliser, d’orienter, de gérer. Ces instincts ne sont ni bons ni mauvais. Je ne juge pas.

Selon les spécialistes des sciences humaines, on ne choisit pas sa sexualité de manière consciente.

Je vous mets au défi de retrouver le souvenir, dans votre adolescence, du jour où vous vous êtes dit : « Je vais être hétérosexuel. » Pour nous, la question ne se pose pas. A 8 ans, je savais que j’étais différent.

Ce sont les valeurs qui orientent les gens vers tel ou tel comportement…

Absolument pas ! J’ai été éduqué dans des valeurs très islamiques, j’ai fait ma prière depuis tout jeune, je connaissais la moitié du Coran alors que je n’avais même pas 17 ans. L’éthique islamique, je l’ai bue au biberon.

Malgré cela, je me suis découvert homo à 17-18 ans. Ce n’est pas une question de rapports de force. Le refoulement est plus fort que la liberté. Mais le jour où la liberté reprend le dessus, vous vous dîtes : « Ça y est, j’ai compris, je suis homosexuel. »

Condamnez-vous le fait de dire que c’est une maladie ou une déviance ?

Celui qui est malade n’est pas responsable. Ce n’est pas une déviance dans le sens psychiatrique. Non, c’est un choix raisonnable de gens intelligents qui savent ce qu’ils font. On a la liberté, on a aussi la volonté.

Pourquoi avoir signé l’appel contre l’homophobie malgré tous les risques que cela comportait ?

Parce que les religions doivent répondre à des questions et ne pas les esquiver. Je ne vais pas faire de l’autisme religieux et faire comme si l’homosexualité n’existait pas. L’appel était contre la violence subie par ceux qui ne s’inscrivent pas dans la pratique sexuelle majoritaire.

Notre société a besoin de paix. Je ne veux pas que ma religion soit associée à la violence, sinon cela impactera négativement sur la société. Et moi, je suis responsable de ma communauté. Je ne veux pas que les musulmans soient stigmatisés comme antisémites ou homophobes. J’ai fait le voyage à Auschwitz pour les mêmes raisons.

Est-ce que certains vous soutiennent ? Pensez-vous que c’est la majorité qui parle le moins ?

Je suis l’imam de la majorité silencieuse. Quand je parle de communauté musulmane, je fais référence aux 99,9% de musulmans que je ne vois pas dans ma mosquée… Sur l’homosexualité, je dis que sa pratique n’est pas préconisée par l’islam, mais que les musulmans homosexuels sont des musulmans à part entière.

Le fait de les stigmatiser, de les violenter, de les harceler est antinomique avec l’éthique commune. Il n’y a qu’un seul code pénal -et qu’un seul magistrat-, c’est celui de la République.

Comment expliquer qu’aujourd’hui, sept pays musulmans dans le monde décapitent ou pendent des homosexuels au nom de l’islam ?

C’est une lecture de l’islam qui repose sur des hadiths non authentiques. Aucun texte univoque, authentique, ne fait mention d’une quelconque sanction contre les homosexuels. Ethiquement parlant, le Coran n’admet pas l’homosexualité. Mais le passage de cette condamnation morale a une condamnation juridique n’existe pas.

Couverture du dernier numéro de Respect Mag

Couverture du dernier numéro de Respect Mag

Que penser du hadith qui dit : lorsque deux hommes couchent ensemble, le trône de Dieu est ébranlé ?

Ce n’est même pas un hadith faible, c’est un hadith apocryphe, c’est-à-dire inventé.

« Musulman modéré » : ça part peut-être d’un bon sentiment, mais…

Un soir, un type m’a qualifié de « musulman modéré ». On ne se connaissait pas. On a simplement fait un bout de chemin ensemble, à la sortie d’un concert pourri. Parlé de tout et de rien, même de laïcité, de manière complètement impersonnelle.

L’addition de ma trombine bronzée, de mon prénom étrange, de « la laïcité c’est bien » (j’ai dit quelque chose comme ça) et d’un brin de politesse, lui a inspiré une conclusion :

« Il faudrait plus de musulmans modérés comme toi. »

Traduction : cet Arabe-là pourrait être mon pote » – aucun rapport avec la religion.

Bizarre, mais symptomatique : beaucoup mélangent tout dès lors qu’il est question d’islam, même de loin. Et l’expression « musulman modéré » contribue à ce pataquès.

Tu crois que c’est une tournure sympa qui permet de faire le distinguo entre une majorité pacifique et une minorité perchée. De flatter les premiers en les mettant dans la case des gentils, tout ça pour mieux isoler les seconds. En fait, non : même si ça part souvent d’un bon sentiment, c’est un « mot démon », car sournois et surtout, vide de sens.

Bataille entre croisés et chevaliers arabes, France, XIVe siècle

Bataille entre croisés et chevaliers arabes, France, XIVe siècle – Wikimedia Commons

Quelques gouttes d’islam suffisent.

En réunissant des personnes qui n’ont rien demandé dans une case aux contours pas définis, il facilite toutes les formes de raccourcis. Il encourage la schizophrénie aussi.

Tout en soupçonnant des musulmans de ne pas vouloir se fondre dans la masse, des politiques / chercheurs / experts / philosophes les appréhendent uniquement par le biais de leur croyance supposée.

Il y a quelques mois, Ahmed Benchemsi, journaliste et chercheur, écrivaitdans Le Monde que « musulman modéré » était la version actualisée du « bon nègre » :

Au nom de quoi s’arroge-t-on le droit d’accoler, d’autorité, une religion à 5 millions de personnes  ? Si ceux-là sont musulmans, alors les 60 millions restants devraient être catholiques, non  ? […]

Le discours ambiant ne leur laisse [aux musulmans] le choix qu’entre extrémisme et « islam modéré », alors ils prennent le second, faute de mieux – ou se révoltent en flirtant avec le premier. »

« Musulman modéré » sous entend que l’islam, par essence, serait un poison. Quelques gouttes dans l’assiette ne changent pas le goût, mais au-delà, l’escalope-patates douces se transforme en tajine-aller simple pour la Syrie. La réalité est plus complexe.

Musulman modéré, « un larbin »

Quand vous interrogez certains musulmans pratiquants, ils ne comprennent pas ce que vous entendez par « musulman modéré ». Entre coreligionnaires, la formule est inconnue au bataillon. Certains tentent quand même une définition à l’arrache. Parmi celles que j’ai récoltées, celles-ci :

  • « Un catho non pratiquant, version musulmane. En somme, une personne qui a simplement reçu la culture islamique en héritage. »
  • « Un musulman avec du recul. Qui jeûne, prie, lit le Coran mais en contextualisant et en faisant marcher son cerveau. »
  • « Un musulman double-face, qui pratique quand il rentre chez lui, mais qui joue la comédie dehors pour rester invisible. Si un collègue de boulot le croise sortant de la mosquée, il panique et ment. “Je ne priais pas, on m’a juste appelé pour changer une ampoule.” »
  • « Tariq Ramadan, Tareq Oubrou, Hassen Chalghoumi, Jamel Debbouze. »
  • « Un larbin. Un Arabe avec un fort accent, propriétaire d’une épicerie qui fait boucherie / fromagerie / droguerie / envoi d’argent vers l’Afrique et qui dit oui à tout. Un accent qui rassure une frange de racistes dans leur idée qu’un musulman ne peut pas être français.

Plus de piété, c’est suspect

Jusqu’où est-on considéré comme un modéré – donc un gentil ? Et à partir de quand ne l’est-on plus ? Si un musulman n’est pas modéré dans sa pratique (à fond sur tous les détails), mais ne manifeste aucun attrait pour la violence, faut-il le classer parmi “les méchants” ?

Séverine (le prénom a été changé), Yvelinoise, mère de famille convertie :

“Je ne me reconnais pas dans cette expression de ‘musulmane modérée’. Néanmoins, si on me demande si je le suis, je ne pourrai pas dire non car je basculerai de fait dans la case ‘extrémiste’. Je répondrai, mais sans savoir expliquer pourquoi.”

L’universitaire Romain Sèze ne connait pas l’origine de cette tournure. Pas assez de travaux là-dessus. Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux, se souvient l’avoir entendue dès la révolution islamique en Iran, à la fin des années 70. Samir Amghar, sociologue et auteur de “Le salafisme d’aujourd’hui”, lui, parle du tournant du 11 septembre 2001.

Par e-mail, le premier la décortique :

“C’est un construit social, qui dit ce qui doit être plutôt que ce qui est. Qui présuppose aussi une certaine linéarité dans le rapport des musulmans à leur religion : un peu comme si plus ils devenaient pieux ou fervents, plus ils s’approcheraient d’une tentation de la violence.

Il reproduit un imaginaire binaire lancinant (l’Occident et l’Orient, le ‘ bon islam ’ et le ‘ mauvais islam ’…) tout en véhiculant les inquiétudes du moment.”

Les frères pour définir la masse

Il évoque l’imam de Brest, dont nous avions fait le portrait. Un religieux ultra-orthodoxe, choyé par la mairie locale. Djellaba, barbe et discours d’antan, genre papa au travail et maman à la maison. Où le classer ?

“Il est salafiste, conservateur, mais admet que les musulmans peuvent s’épanouir en France et il condamne la violence (les attentats de Charlie Hebdo notamment).”

Pour Nasser, fonctionnaire trentenaire, musulman modéré = musulman tel que l’on voudrait qu’il soit. Problème : il y a trop de goûts différents. Il dénonce le trop-plein de formules mal maîtrisées (islamiste, salafiste, fondamentalistes…) qui nourrit la parano collective :

“Deux personnes dans un débat peuvent employer ce terme de ‘musulman modéré’, mais pas du tout penser à la même chose. Pour certains, aller à la mosquée est presque considéré comme un acte suspect, donc pas modéré. ‘Il y a cinq piliers dans l’islam. Le modéré’ pourrait être celui qui les applique, sans en faire plus. Sauf que ces piliers dérangent pas mal de monde.”

Dans une étude de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) publiée en avril, 46% des personnes sondées jugent négativement la prière, 38% le ramadan.

Nasser :

“On part des extrêmes, comme les frères Kouachi, pour désigner la masse. Le curseur, ça devient les fous. Et à partir d’eux, on essaye de définir une masse normale, mais hétérogène.

Quand il s’agit de dingues ‘non musulmans’, on est beaucoup plus précis et plus attentif aux mots que l’on emploie. Du coup, les débats sont coupés du réel et ne mettent pas le doigt sur les vrais problèmes.

Avant de me désigner comme musulman, je préférerais qu’on m’interpelle en tant que citoyen.”

“L’habit ne fait pas le moine”

“Musulman modéré” fait bégayer les politiques. Laurent Dutheil, chargé des questions de laïcité au PS, rejette en bloc l’expression. Paniqué. Quand je l’ai appelé pour lui parler de ce mot démon, j’ai eu l’impression de lui proposer de l’héroïne. Alors, il m’a coupé :

“Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.”

Lydia Guirous, en charge de la même problématique à l’UMP, n’a pas répondu à mon SMS (mais je sais qu’elle l’a lu, bénies soient ces balances d’iPhones). Mon mail à l’UDI est resté lettre morte. Au Parti communiste, Pierre Dharréville, auteur de “La laïcité n’est pas ce que vous croyez”, est lui plus à l’aise. Il est d’accord pour dire que “musulman modéré” biaise le débat. Le simplifie à outrance. Lui non plus ne l’utilise pas. Je l’interroge :

“Est-ce qu’un musulman visible – voile, barbe, chapelet etc. etc. – n’est de fait plus un modéré ? Beaucoup s’accordent à dire qu’un modéré est finalement un invisible.

– L’habit ne fait pas le moine.”

Les déviants, des délinquants

C’est aussi l’avis de Séverine :

“Je suis voilée, républicaine, profondément laïque, féministe. Mais comment faire entendre mon point de vue ? Le problème est qu’on ne communique plus, qu’on n’écoute plus et que les débats se résument à des oppositions prévisibles et stériles. Il y a des cases prédéfinies, un point c’est tout.”

Samir Amghar précise :

“On ne parle pas de juif modéré, ni de protestant modéré. ‘Musulman modéré’ répond à une volonté d’organiser l’islam par le haut et de rester dans quelque chose de folklorique.”

Raphaël Liogier, philosophe et sociologue (auteur de “Le mythe de l’islamisation”), est catégorique :

“Il y a des musulmans, point. Mais le problème des frères Kouachi, par exemple, n’est pas une question de ‘modéré’ ou de ‘pas modéré’. Tout cela obéit à des schémas plus complexes, avec dans leur cas, une islamisation a posteriori” [lire notre entretien sur la question ici].

A haute voix, il réfléchit à des manières plus pertinentes de classifier :

“Dans le catholicisme par exemple, il y a la différence entre ‘intégralistes’ (ils vivent leur religion à fond, sans volonté d’embêter les autres) et ‘intégristes’ (qui veulent imposer leur vision aux autres et dont certains sont plus attirés par le côté ‘régulation sociale’ que la dimension spirituelle.”

Tareq Oubrou a une solution pour abréger ce débat sémantique :

“Le problème n’est pas d’être d’accord ou pas avec certaines pratiques religieuses. C’est la loi qui régit cela, qu’on le veuille ou non.

Il y a ceux qui la respectent et les autres qui la transgressent et qui, par conséquent, deviennent des délinquants.”

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