Marée humaine aux obsèques de Hocine Aït Ahmed en Kabylie.

Le cercueil de Hocine Aït Ahmed arrive en ambulance dans son village natal de Kabylie, vendredi 1er  janvier.

Dans un climat de ferveur mais aussi de colère contenue, des dizaines de milliers de personnes ont assisté, vendredi 1er janvier, à l’enterrement de Hocine Aït Ahmed, le dernier des neuf chefs historiques qui ont déclenché la guerre d’indépendance de l’Algérie, le 1er novembre 1954, et fondateur du premier parti d’opposition, le Front des forces socialistes (FFS).
Sa famille et le FFS voulaient des funérailles nationales et populaires. Elles l’ont été au-delà de toutes les attentes.

A Aït Yahia, à 160 km au sud-est d’Alger, au milieu de collines d’habitudes silencieuses, les slogans du parti de Hocine Aït Ahmed ont été repris par la foule :

« Assa azeka, Dda Hocine yella yella »(« aujourd’hui et demain, Hocine restera vivant ») et « Djazaïr horra, dimoqratiya » (« Algérie, libre et démocratique »).

Cet hommage fervent a débordé le service d’ordre et a été émaillé de quelques incidents : le premier ministre, Abdelmalek Sellal, a été contraint de rebrousser chemin après avoir été attaqué à coups de pierres par des jeunes.
Dès l’annonce du décès d’Aït Ahmed, le 23 décembre 2015 à Lausanne, les Algériens ont salué dans une communion rare le combattant de l’indépendance et surtout l’opposant pugnace au régime autoritaire mis en place depuis l’indépendance.

Lire aussi : Algérie : mort de l’opposant historique Hocine Aït-Ahmed

Médias et responsables politiques ont exprimé un respect appuyé pour celui qui n’a « jamais transigé ».
De nombreux Algériens ont surtout exprimé, à l’occasion de ce deuil, le sentiment d’avoir raté la« possibilité d’une autre Algérie », qu’il a toujours incarnée.

Ultime marque de défiance à l’égard du pouvoir.

Sur sa page Facebook, la romancière arabophone à succès Ahlam Mosteghanemi a résumé un sentiment général :

« Cet homme n’a dit “oui” qu’à l’Algérie. Toute sa vie, il a dit “non” à tous les “coupeurs de route de l’histoire”, à tous les oppresseurs, à tous les voleurs du pays et des rêves du peuple. »

Hocine Aït Ahmed a mis le pouvoir algérien dans l’embarras en décidant d’être enterré près de sa mère, dans son village natal, en Kabylie. Le vœu, appliqué à la lettre, a été perçu comme l’ultime marque de défiance politique à l’égard du pouvoir.

L’ancien ministre Nourredine Boukrouh a commenté :

« Aït Ahmed aura été original même dans sa mort. Opposant intraitable au système de son vivant, il est parti en lui infligeant un dernier camouflet : être l’unique historique à refuser d’être enterré au cimetière officiel d’Al-Alia pour s’en démarquer jusqu’à la fin des temps… »

La famille et le FFS ont veillé à garder la main sur les obsèques afin d’éviter toute récupération.
Dès le 29 décembre à Lausanne, au cours d’une cérémonie en présence des amis d’Aït Ahmed, le dirigeant d’un mouvement prônant l’indépendance de la Kabylie a été empêché de prendre la parole.

Le pouvoir, qui avait décrété un deuil national de huit jours, s’est retrouvé contraint à un profil bas.
Un avion spécial a été mis à disposition pour rapatrier la dépouille, mais la famille a préféré un voyage normal dans la soute du vol régulier d’Air Algérie.
Le seul moment où les officiels ont occupé le devant de la scène a eu lieu jeudi soir, à l’arrivée de la dépouille à l’aéroport d’Alger.

Officiels totalement absents

Un détachement de la garde républicaine a rendu les honneurs avant que le cercueil ne soit brièvement exposé pour la lecture de la Fatiha, la première sourate du Coran, en présence des membres du gouvernement, des présidents de l’Assemblée et du Sénat.
Les images diffusées par la télévision publique montraient une séparation nette entre les membres du gouvernement d’une part et la famille et les dirigeants du FFS de l’autre.
Passée cette brève cérémonie, les officiels ont été totalement absents.

Le cercueil a été immédiatement transféré au siège du FFS, où des milliers de personnes se sont recueillies jusqu’à une heure avancée de la nuit. Une autre cérémonie de la Fatiha y a été prononcée par le professeur Said Chibane, ancien ministre des affaires religieuses, en présence de Mouloud Hamrouche, qui a dirigé le gouvernement réformateur de septembre 1989 à juin 1991. Il a été la seule personnalité politique à prendre la parole après l’inhumation.

« Nous disons adieu au grand Hocine Aït Ahmed avec beaucoup de tristesse, mais avec beaucoup d’espoir aussi, car nous restons fidèles à [son] engagement. »

Lire aussi : Hocine Aït Ahmed, l’âme du résistant

Le FFS a marqué clairement sa convergence avec un homme qui, comme lui, appelle à un nouveau consensus national pour sortir le pays de l’impasse.
Le journal El Watan en tire la conclusion que M. Hamrouche est l’« héritier » naturel :

« Le compagnon d’Aït Ahmed durant ces dernières décennies est comme investi d’une mission difficile. Lui qui sillonne le pays pour tenter de rassembler est appelé, aujourd’hui plus que jamais, à sauter le pas. Passer du stade des alertes et des messages à l’action. »

 

  • Amir Akef (Aït Yahia (Algérie), envoyé spécial)
    Journaliste au Monde

Hocine Aït Ahmed, l’âme du résistant.

Hocine Aït Ahmed à Alger, le 4  avril 1999, lors de la campagne présidentielle.

Il peut paraître étrange que Hocine Aït Ahmed, qui fut l’un des principaux acteurs de la lutte pour l’indépendance algérienne, n’ait guère participé à l’édification de la jeune République. Cela tient sans doute à ce que cet « aristocrate du socialisme », comme on l’a appelé, qui a toujours eu une âme de résistant, ce farouche militant de la culture berbère était un intellectuel soucieux de démocratie.

« Il faut, affirmait-il, démocratiser la société algérienne. Elle peut donner l’exemple d’une intégration nationale de tous les Algériens fondée sur le droit à la libre expression de toutes les cultures. »

Décédé mercredi 23 décembre en Suisse à l’âge de 89 ans, Hocine Aït Ahmed fut un opposant déterminé à l’ordre nouveau instauré après l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962.
Pour ce combattant au long cours, que le régime a toujours classé en tête de ses ennemis, le contrat passé entre le peuple algérien et la direction politique ayant mené à l’indépendance

« a été rompu par la force de manière unilatérale par les militaires » et devait être « renégocié par la réhabilitation du politique ».

Lire aussi : Deuil national pour l’opposant de toujours

 

Grand, distingué, l’allure un peu hautaine, il naquit le 20 août 1926 à Aïn El-Hammam, dans une famille de notables kabyles, ce qui lui permit de faire des études. Très jeune, il milite au sein du PPA (Parti du peuple algérien) de Messali Hadj et n’hésite pas à déclarer dès 1947 :
« Nous obtiendrons l’indépendance par le sang s’il le faut. »
Il devient ensuite l’un des premiers chefs nationaux de l’Organisation spéciale, la branche militaire du mouvement nationaliste.
Représentant au Caire du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), il est aussi un des dirigeants du Comité révolutionnaire d’unité et d’action qui déclencha l’insurrection du 1er novembre 1954 et constitua le noyau du FLN dont il sera l’un desneuf « chefs historiques ».

 

Insurrection kabyle

Considéré comme l’intellectuel du groupe, parlant plusieurs langues, il est nommé ambassadeur permanent auprès de l’ONU et représente leFLN à la conférence des non-alignés de Bandoung en avril 1955.

Mais cette carrière de diplomate de la révolution est interrompue le 22 octobre 1956 par le détournement par l’armée française de l’avion qui le transporte, en compagnie d’autres dirigeants du parti, vers Tunis.
Il restera en détention jusqu’en 1962.

Libéré au moment du cessez-le-feu, en mars, il prend très vite ses distances à l’égard de ses anciens compagnons d’armes dont il juge sévèrement les querelles. Dès la fin de juillet, il refuse de siéger au bureau politique, rend son portefeuille de ministre d’Etat et s’exile à Paris, puis en Suisse. Elu député de Sétif en septembre, il revient à Alger siéger au Parlement où il entend jouer le rôle de chef de l’opposition.
Mais Ben Bella ayant déclaré au début de l’été 1963.

« qui n’est pas avec moi est contre moi », Hocine Aït Ahmed dénonce « le régime policier socialo-mystificateur » puis la Constitution qui « ne vise qu’à légitimer le pouvoir personnel »et enfin « le FLN, qui est une fiction et un parti coupé du peuple et de ses meilleurs cadres populaires ».

DÈS 1963, AÏT AHMED DÉNONCE « LE RÉGIME POLICIER SOCIALO-MYSTIFICATEUR » DE BEN BELLA.

 

La rupture est consommée lorsqu’il fonde le FFS (Front des forces socialistes), qui, le 29 septembre 1963, lève des troupes et organise l’« insurrection kabyle ».
Arrêté le 19 octobre 1964, Aït Ahmed est condamné à la peine capitale pour « menées contre-révolutionnaires ».

Gracié par Ben Bella, il est transféré à la prison d’El-Harrach, d’où il s’évade le 30 avril 1966 et se réfugie en Suisse.
Il dénonce alors le colonel Houari Boumediène qui s’est emparé du pouvoir le 19 juin 1965 :
« La dictature militaire a remplacé la dictature politique », dit-il.

Il ne reviendra en Algérie qu’après les émeutes populaires d’octobre 1988 qui ont contraint le régime à accepter une ouverture politique. En décembre 1991, alors que le coup d’Etat se prépare contre des élections législatives remportées par le Front islamique du Salut (FIS), il défend le respect de la légalité constitutionnelle.
Certains parmi les élites francophones lui reprocheront avec violence son slogan de « ni Etat policier, ni Etat intégriste ».

« Certains pensent que le FFS demeure dans l’opposition systématique. Nous sommes pour le compromis et non pour la compromission », disait-il.

« Décennie de prédation »

Après l’assassinat du président Mohamed Boudiaf en 1992 et la montée des violences qui marquent le début de la décennie noire, il quitte de nouveau l’Algérie. Il revient au pays pour participer à l’élection présidentielle d’avril 1999, mais se retire à la veille du scrutin, comme les autres candidats, qui dénoncent les fraudes.
Victime d’une crise cardiaque, il est contraint de réduire son activité politique mais, de Lausanne où il réside, reste présent dans la vie politique à travers les médias.

Début 2011, alors que l’Algérie n’est pas épargnée par l’onde de choc des révoltes arabes, le président Bouteflika promet une révision de la Constitution et de la loi sur les partis.« Les réformes proposées par le chef de l’Etat sont peu crédibles et peu susceptibles de remédier au tsunami politique, économique et social provoqué par la décennie de sang suivie par une décennie de prédation de grande ampleur », lui répond l’opposant depuis la Suisse.
En 2013, alors âgé de 86 ans, il démissionne de la présidence du FFS qu’il dirigeait depuis sa création.

On a souvent, à tort, présenté l’homme comme le « représentant des Kabyles ». Hocine Aït Ahmed, dont le père était caïd et la famille liée au cheikh de la zaouia du village, à  en Haute-Kabylie, connaissait parfaitement la langue arabe. Il n’a jamais été « berbériste » mais aura, au contraire, œuvré pour maintenir la question berbère dans le combat pour les libertés démocratiques.
Une constante de son combat politique.
« Le patriotisme aujourd’hui, c’est la démocratie », avait-il coutume de dire. Très affaibli depuis un AVC en janvier 2015, il n’aura pas vu de son vivant l’avènement de l’Algérie démocratique et ouverte pour laquelle il a combattu toute sa vie.

  • Paul Balta
  • Amir Akef (Alger, correspondance)Journalistes au Monde
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