C’était à Moscou, en 2013. La Russie, qui occupait la présidence tournante du G20, accueillait une réunion des ministres des finances du Groupe et Vladimir Poutine leur fit les honneurs du Kremlin.
« Parlez-moi de l’économie mondiale et moi je vais vous parler de l’économie russe », leur dit-il en toute simplicité.

Youri Troutnev, le vice-premier ministre « chargé du développement de l’Extrême-Orient russe », au Forum économique mondial à Davos, en Suisse, vendredi 22 janvier.

Le président russe se lança alors fièrement dans un exposé des performances de l’économie russe.
« Il nous a dressé un tableau hallucinant, se souvient l’un des participants. Une dette quasiment nulle, une inflation complètement maîtrisée, des réserves colossales, zéro déficit, une croissance du PIB de 4 %… »
A la fin, M. Poutine se tourna vers les ministres du G20 et leur demanda, goguenard :
« Et vous ? »

C’était le bon temps. En 2013, Vladimir Poutine était le roi du pétrole, et le prix du baril tournait autour de 110 dollars.

« Apprendre à vivre sans la manne du pétrole »

Un peu moins de trois ans plus tard, la maison Russie a beaucoup perdu de sa superbe. Divisé quasiment par quatre, le cours du pétrole continue de baisser ; il a franchi en janvier la barre des 30 dollars le baril. Pour un pays dont l’or noir assure plus de la moitié des revenus budgétaires, la chute est rude, ajoutée aux sanctions imposées par les Etats-Unis et l’Union européenne à la suite de l’annexion de la Crimée en 2014. Après une année de récession, la Russie devrait de nouveau subir une contraction de 2,2 % de son PIB en 2016, selon la banque russe Sberbank, plus pessimiste encore que le Fonds monétaire international, qui, lui, prévoit une contraction de 1 %. Le rouble a perdu 15 % de sa valeur depuis le début de l’année, avec une dépréciation brutale qui a conduit, mercredi 20 janvier, la gouverneure de la banque centrale russe, Elvira Nabiullina, à annuler son voyage à Davos (Suisse).

Non pas que son absence ait été très remarquée au Forum économique mondial. « Le plus terrible avec la Russie, c’est qu’on n’en parle même plus, il n’y en a que pour la Chine », constate un participant européen, habitué du Forum. Cela fait déjà deux ans que les Russes font profil bas à Davos : les grandes fêtes nocturnes où la vodka coulait à flots ne sont plus qu’un souvenir, aucun dirigeant russe ne vient plus prendre la parole en séance plénière. Révolue aussi, l’époque où l’on exposait les maquettes de ce qui devait devenir « la Silicon Valley russe », Skolkovo, en partenariat avec le prestigieux MIT de Boston… Cette année, Moscou n’a pu déléguer à Davos qu’un vice-premier ministre « chargé du développement de l’Extrême-Orient russe », Youri Troutnev, qui a mollement – et vainement – tenté de faire rêver son audience en lui assénant quelques mirifiques chiffres d’investissements à Vladivostok.

C’est finalement l’ancien ministre des finances Alexeï Koudrine, l’un des très rares réformateurs encore écoutés à Moscou, qui s’est chargé de donner une image plus réaliste de la situation russe. M. Koudrine n’exclut pas que le baril de brut tombe à 18 ou 16 dollars, un chiffre terrible si l’on sait que le coût de production d’un baril est estimé à 15 dollars en Russie. « L’Etat doit apprendre à vivre sans la manne du pétrole », plaide-t-il. En janvier, l’ordre a déjà été donné aux ministères de réduire les dépenses publiques de 10 %, le budget 2016 ayant été établi avec un scénario du pétrole à 50 dollars. Le budget militaire, lui, est sécurisé. « Je suis vraiment inquiet pour la baisse du niveau de vie des gens », dit Alexei Koudrine. « J’espère que notre population nous comprendra », hasarde le vice-premier ministre Troutnev.

« Le boucher et la vache »

Le stoïcisme de la « population » russe, on le sait, est légendaire, plus encore que la cote de popularité du président Poutine, qui reste spectaculairement élevée. Mais les experts internationaux restent très sombres sur l’économie russe pour les deux ans à venir. Blâmer les facteurs extérieurs (pétrole, sanctions) pour les maux de l’économie suffira-t-il ? Tout le monde n’est pas dupe. Pas M. Koudrine, en tout cas : l’incapacité de son pays à diversifier son activité économique, son retard technologique, l’inefficacité de l’administration, « les méthodes monstrueuses » du pouvoir à l’égard du secteur privé, tout ça le fait enrager.

La Russie peut-elle saisir la baisse du pétrole comme une chance pour mener enfin des réformes structurelles et transformer son économie ? La plupart des experts à Davos en doutent. Certains Occidentaux, confrontés à l’impasse au Moyen-Orient, jugent le moment propice à un début de réintégration de Moscou dans le jeu diplomatique international, quand la Russie est en position de faiblesse économique et ne peut se targuer d’avoir fait avancer une solution dans le conflit syrien. C’est le sens de la récente suggestion du premier ministre japonais, Shinzo Abe, dans une interview au Financial Times, de réintégrer la Russie dans le G8, qui, depuis l’Ukraine, n’est plus que le G7. L’ancien ambassadeur allemand Wolfgang Ischinger, qui organise chaque année la conférence de Munich sur la sécurité, souhaite vivement que 2016 soit l’année d’une « normalisation » des relations avec la Russie : la décision du Kremlin d’envoyer Dmitri Medvedev à la conférence de Munich, à la mi-février, dit-il, est déjà un signe.

Le même Wolfgang Ischinger, pourtant, constate à quel point les deux « narratifs » de la situation actuelle, russe et occidental, restent opposés. L’absence de progrès sur le règlement du conflit en Ukraine est un autre signe, négatif celui-là. Le chemin de la « normalisation » s’annonce long.

Pour mesurer le sentiment, très répandu en Russie, qu’un monde s’achève, il fallait fréquenter le Forum économique Gaïdar qui s’est tenu à Moscou du 13 au 15 janvier. « De la même façon que l’âge de pierre, qui n’a pas pris fin parce qu’il n’y avait plus de pierres, l’ère du pétrole est terminée », a lancé German Gref, le patron de Sberbank, la première banque russe. Avant d’ajouter, en russe et en anglais, devant une salle lugubre : « Nous nous sommes retrouvés dans le camp des pays perdants qui n’ont pas eu le temps d’adapter leur économie (…). Le futur est arrivé avant que l’on s’y attende. Welcome to the future ! »

Jusqu’ici, il était de bon ton de discourir sur la « crise » dans ce genre de cénacle prisé des élites politiques et financières russes. Mais, désormais, à l’image du banquier Gref, ancien ministre du développement économique (2000-2007) et grand promoteur de l’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce en 2012, les discours prennent une autre tournure.

« Ce n’est pas encore le pire, pronostiquait sombrement Alexeï Oulioukaiev, actuel ministre du développement économique, lors de ce même forum. La réalité est telle que bientôt les pays exportateurs de pétrole pourront perdre leurs revenus. A la place des matières premières traditionnelles, des sources d’énergie alternatives vont arriver et le besoin en pétrole disparaître. » Le premier ministre, Dmitri Medvedev, ne s’est pas montré plus serein : « Si les prix du pétrole continuent à baisser (…), il faut s’attendre au pire des scénarios. » La fin de la rente.

« La classe moyenne touchée »

Cette perspective et ses conséquences potentielles ont poussé le Conseil de sécurité de la Fédération de Russie à amender les priorités stratégiques, approuvées par le président Vladimir Poutine le 31 décembre 2015, parmi lesquelles figurait en tête des menaces l’OTAN, l’organisation atlantiste de défense. Dans un communiqué publié sur son site mardi 19 janvier, le secrétaire adjoint de l’organisme russe, Sergueï Vakhroukov, a apporté des « précisions » en élevant, notamment, le « déséquilibre du système budgétaire national » au rang de menace potentielle, tout comme « la vulnérabilité du système financier national ».

Le Conseil, présidé par le chef du Kremlin et dirigé par l’un de ses proches, Nikolaï Patrouchev, recommande en particulier d’abaisser « les disparités régionales en matière de développement économique » entre les 83 « sujets » de la Fédération de Russie – 85, selon Moscou, avec l’annexion de la Crimée et de Sébastopol.

Flag_of_Penza_Oblast

« Nous devons être prêts à tous les développements sur le marché des matières premières et avoir un scénario pour l’économie russe sur toutes les variantes possibles », a lui-même répété Vladimir Poutine devant les membres de son gouvernement. Inexorablement, le prix du baril de pétrole s’enfonce sous le seuil de 30 dollars, sans éclaircie dans l’immédiat. Et la levée, le 16 janvier, des sanctions internationales contre l’Iran, un allié avec lequel la Russie espère conclure de profitables contrats, promet de nouvelles turbulences, Téhéran ayant déjà annoncé son intention d’augmenter sa production pétrolière. Or, les hydrocarbures représentent la majorité des recettes de la Russie. Et le budget 2016 du pays, bâti sur un pétrole à 50 dollars, avec pour objectif un déficit fixé à 3 % par le chef de l’Etat, voit ses coutures craquer de partout.

Malmené, le rouble renoue avec la descente aux enfers. Jeudi, le rouble perdait environ 3 % de sa valeur face au dollar, qui a atteint jusqu’à 85,99 roubles, du jamais vu depuis que les autorités russes ont retiré trois zéros à la monnaie pendant la banqueroute financière de 1998. L’euro est monté à 92,55 roubles, au plus bas depuis décembre 2014 (il avait alors touché 100 roubles).

Depuis le début de l’année, l’indice RTS de la Bourse de Moscou, libellé en dollars, a perdu à près de 15 %. Mais surtout, l’inflation (de 12 % à 15 % en 2015 selon les estimations), la baisse des revenus et la récession dans laquelle la Russie est entrée depuis un an affectent durement les plus démunis. Le nombre de Russes vivant en dessous du seuil de pauvreté est ainsi passé à 20,3 millions fin 2015 (14,1 % de la population), contre 18 millions l’année précédente (12,6 %). « Beaucoup se sont appauvris, la classe moyenne a été touchée », a reconnu M. Medvedev.

En province, la situation, baptisée pudiquement par le Conseil de sécurité « disparités régionales », est d’autant plus préoccupante, que la chute du pétrole n’a fait qu’accentuer des difficultés apparues en réalité depuis trois ans. « En 2013, 70 des régions étaient en déficit, 75 en 2014, et ce n’est pas fini… », indiqueNatalia Zoubarevitch, directrice du département de l’étude des régions à l’Institut indépendant de politique sociale. « Pour 51 d’entre elles, ajoute la géographe, la dette est déjà supérieure à la moitié de leurs revenus. Pour 21 autres, l’endettement atteint de 70 % à 95 % et 4 ont des dettes supérieures à leurs revenus. »

Toutes leurs recettes sont centralisées par le pouvoir fédéral qui les redistribue sous forme de transferts, mais l’équilibre est loin d’être assuré. Les régions doivent assumer leurs dépenses sociales, salaires des fonctionnaires dans l’éducation ou dans la médecine, le coût des transports, ou bien encore celui des infrastructures (hors réseau routier fédéral).

Le contrat social en danger.

Résultat : « 41 régions ont réduit leurs dépenses pour l’éducation, 42 dans le domaine de la culture, 18 pour la médecine… », égrène Mme Zoubarevitch. Des écoles sont regroupées et les retards de paiement des salaires, pas inhabituels en Russie, s’accroissent dans le secteur privé comme dans le public. Cette situation a « déstabilisé la situation sociale et politique des régions en décembre 2015 », relevait récemment le quotidien Kommersant en se référant aux résultats d’une étude du fonds Peterbourgskaïa Politika, selon laquelle les retards de salaires sont en constante augmentation depuis 2012. A cette époque, la croissance donnait déjà des signes d’essoufflement, mais l’année de sa réélection au pouvoir, Vladimir Poutine avait décrété l’augmentation des rémunérations supportées par les régions.

La chute du prix du pétrole, couplée à l’effet des sanctions internationales qui ont coûté à la Russie 25 milliards d’euros en 2015, selon le ministre adjoint du développement économique, Alexeï Likhatchev (plus du double, d’après lui, en Europe, avec les contre-sanctions), change la donne dans un pays, qui n’a guère de solution de rechange aux pétrodollars. Le contrat tacite entre le Kremlin et la population, plus de bien-être, moins de liberté, est aujourd’hui menacé.

La Russie dispose certes d’amortisseurs. A commencer par la résilience de sa population et de son économie, déjà éprouvée par des épisodes critiques en 1998 ou 2008. Mais cette fois-ci, les experts s’accordent sur une crise « longue, imprévisible, différente ».

 

En dépit de la génétique soviétique, on n’accusera pas les dirigeants russes de pratiquer la langue de bois. Pour une fois, ils disent les choses comme elles sont : l’économie russe est en piètre état. En ces temps de déprime assez générale, ce n’est une bonne nouvelle pour personne. Que faire, comme disait Lénine ?

Le Forum Gaïdar, la version moscovite de Davos, a entendu, du 13 au 15 janvier, les principaux dirigeants de l’économie russe dresser sensiblement le même constat. La situation est mauvaise pour des raisons structurelles. Le pays vit de la rente pétrolière, il est en retard dans les investissements de l’avenir – ceux de l’après-pétrole. Il n’attire pas assez de capitaux étrangers, que l’absence d’Etat de droit est plutôt de nature à décourager.

L’économie s’enfonce aussi pour des raisons conjoncturelles. La première et la plus importante est le tassement continu du prix du baril. Le Kremlin a préparé un budget 2016 sur la base d’un baril à 50 dollars. Il s’échange autour de 30 dollars… Exportation numéro un du pays, les hydrocarbures représentent la moitié des recettes de l’Etat. Le retour de l’Iran sur ce marché ne va pas arranger les affaires du Kremlin. La deuxième raison, même si elle pèse moins, est l’impact des sanctions prises par les Etats-Unis et l’Union européenne dans l’affaire ukrainienne. Enfin, le coût des opérations militaires extérieures va finir par se faire sentir.

 L’ensemble explique que la Russie – 146 millions d’habitants – pourrait connaître une deuxième année de récession – une contraction du produit intérieur brut de 2 % après les 3,5 % de 2015. L’inflation flirte avec les 15 %, le rouble a dévissé (perdant au moins 40 % de sa valeur en deux ans). Au début de l’année, 39 % des Russes avouaient ne pas avoir les moyens de s’acheter en même temps suffisamment de vêtements et de nourriture. L’endettement des régions est considérable.

Employés, ouvriers, retraités, classe moyenne : tout le monde souffre. C’est une évolution d’autant plus brutale que les grands indicateurs sociaux – santé publique, mortalité infantile, durée de vie, etc. – s’étaient, ces quinze dernières années, considérablement améliorés avec l’envolée des cours des hydrocarbures.

 Le président Vladimir Poutine reste très populaire – 80 % d’approbation. Qu’en sera-t-il dans un an ? Entre les Occidentaux et les Russes, la conjoncture politico-économique offre aujourd’hui des possibilités d’ouverture qu’il faut prendre en considération.

Dans la presse allemande, M. Poutine réclame la levée des sanctions de l’Union européenne. Apparemment, il semble plutôt décidé à ne pas envenimer la situation en Ukraine (elle aussi en pleine crise économique). Les relations du Kremlin avec les
« Républiques » autonomes du Donbass, que Moscou a installées dans l’est de l’Ukraine, sont devenues notoirement exécrables. En Syrie, tout le monde a besoin des Russes, qui, eux-mêmes, ne veulent surtout pas se retrouver piégés dans un engagement militaire à long terme.

Bref, cet ensemble de considérations économiques et stratégiques pourrait être exploité. Certes, l’UE vient de renouveler ses sanctions contre la Russie. Mais qui sait s’il n’est pas temps de faire valoir auprès du Kremlin une levée rapide de ce mini-embargo ? M. Poutine en a grand besoin, sur le plan intérieur. A lui de faire des pas dans la bonne direction, sur la scène extérieure.
L’économie russe ne pourra qu’en profiter.

 

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