La mise au ban diplomatique du Qatar par l’Arabie Saoudite et ses alliés peut-elle avoir des répercussions en France ? Interview de la vice-présidente de l’Iremmo, Agnès Levallois.

Crise dans le Golfe : "La France n'a pas intérêt à s'en mêler"

La mise au ban du Qatar, accusé de soutenir le « terrorisme« , par l’Arabie Saoudite et ses alliés, (Bahreïn, Emirats arabes unis et Egypte) trouve un écho particulièrement fort en France, terre d’investissements privilégiée de l’émirat sous les quinquennats de Nicolas Sarkozy et François Hollande. Le vice-président du Front national, Florian Philippot, premier pourfendeur du Qatar en France, s’est engouffré dans la brèche, et a demandé à la France d’imiter les trois Etats du Golfe et l’Egypte et de rompre à son tour avec le Qatar. L’ancien allié de Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan a également réagi sur Twitter : « Si le soutien du Qatar au terrorisme est avéré, les liens étroits d’une partie de notre classe politique avec cet Etat seraient gravissimes. »

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Interrogé lors d’un point presse sur l’éventualité que la France revoit ses liens avec le Qatar, le ministère des Affaires étrangères a botté en touche, ménageant ses deux partenaires dans la région, insistant sur la nécessité d’une « intégration régionale qui constitue un gage de stabilité », et le règlement des « tensions actuelles » « par le dialogue ». « Le ministre Jean-Yves Le Drian recevra aujourd’hui son homologue saoudien et s’entretiendra par téléphone avec son homologue qatari », a précisé le Quai d’Orsay sans autre commentaire.

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Agnès Levallois, vice-présidente de l’Iremmo (Institut de recherche et d’Etudes Méditerranée Moyen-Orient), consultante et spécialiste du Moyen-Orient, estime que les conséquences de cette crise dans la péninsule persique sur la France seront limitées.

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Interview.

La rupture des liens diplomatiques entre l’Arabie saoudite, ses alliés et le Qatar peut-elle nuire à la France ?

Les conséquences sont limitées. Les relations entre la France et le Qatar ont toujours été très bonnes et anciennes. Le premier accord d’armement signé entre les deux pays date de 1980 avec la vente de plusieurs Mirage et la France est devenue rapidement le fournisseur de 80% des équipements militaires du Qatar. La coopération de sécurité et de défense formalisée en 1994 par un accord de défense, est par ailleurs l’un des piliers les plus anciens de la relation bilatérale.

Cette relation s’est renforcée sous la présidence de Nicolas Sarkozy avec l’idée de faire venir des investissements qataris, car la France avait plus de mal à attirer les Saoudiens. On a ainsi vu les Qataris prendre de grosses participations dans de grandes entreprises françaises.

Cette relation privilégiée, qui devait assurer des retombées économiques devait permettre, en contrepartie, à la France de continuer à vendre de l’armement. De son côté, pour le Qatar, c’était l’occasion de se démarquer de son grand voisin, lié aux Etats-Unis.

Cette relation a été remise en question par François Hollande. Ce dernier a tout misé sur l’Arabie Saoudite, prenant le contre-pied de ce qu’avait fait Nicolas Sarkozy. Il voulait sortir du « tout Qatar », a fait plusieurs déplacements en Arabie Saoudite avec l’idée, raisonnable, de dire que le marché saoudien était beaucoup plus intéressant que le marché qatari sur le long terme. L’Arabie Saoudite, quoi qu’on en pense, quoi qu’on fasse, reste un partenaire 100 fois plus important que ne le sera jamais le Qatar en dépit de l’argent dont il dispose.

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Ce rééquilibrage n’a pas empêché la France de signer un gros contrat avec le Qatar sur les Rafales en 2015. Rien n’a affecté la relation franco-qatari, du moins, dans le domaine de l’armement.

Les investissements qataris en France peuvent-ils être fragilisés par cette crise ?

La question que je me pose, mais je n’ai pas la réponse, c’est : « Est-ce que l’Arabie Saoudite, dans la logique dans laquelle elle est actuellement qui est de mettre le Qatar à genoux, va exiger de ses partenaires -dont la France-, qu’ils choisissent entre le royaume et l’émirat ? » Va-t-il y avoir un chantage économique de la part de l’Arabie Saoudite, pour qu’ils rompent leurs relations commerciales avec le Qatar ? Une pression sur les entreprises françaises ? Si la crise entre les deux pays dure et si le Qatar continue à résister et n’accepte pas le cadre que lui impose l’Arabie Saoudite, je ne l’exclus pas.

Le Qatar pourrait-il être affaibli s’il perdait des parts de marché en France ?

On a beaucoup dit que le Qatar avait « acheté la France », mais il faut relativiser : en terme de montant, les investissement qataris en Grande-Bretagne et en Allemagne sont bien plus lourds et plus significatifs. Pour exister, ce petit Etat fragile s’est construit plusieurs « assurances-vie » économique. Si un Etat le lâche, il ne se retrouve pas seul.

Le Qatar achète-t-il la France ?

Le Qatar achète-il la France ?

Le ministre de la Justice, François Bayrou, reprenant une promesse de campagne d’Emmanuel Macron, a indiqué mardi qu’il souhaitait remettre en cause la convention fiscale accordée par Nicolas Sarkozy à Doha et qui permet au Qatar et ses entités publiques d’être exonérés d’impôts sur les plus-values immobilières. Cette crise sera-t-elle l’occasion pour la nouvelle présidence de remettre en cause cette relation privilégiée ?

Emmanuel Macron a, en effet, était très clair : il a dit vouloir faire une évaluation critique des relations entre les uns et les autres. On peut parier en effet, que ce sera l’occasion de remettre les relations à plat et de mesurer nos intérêts.

Est-ce pour cette raison que la France n’a pas fait de déclaration officielle sur cette crise qui ébranle la région ?  

La France n’a pas intérêt à s’en mêler et à faire des déclarations tonitruantes. C’est une affaire qui concerne le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Cela ne veut pas dire que la France ne doit pas parler avec les uns et les autres, elle a quand même son mot à dire, mais en terme de capacité à agir sur les acteurs, elle ne fait pas le poids face aux Etats-Unis.

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En revanche, si on laisse la situation telle qu’elle évolue aujourd’hui dans le Golfe avec le rejet total de l’Iran et cette crise avec le Qatar, on ne va pas vers une stabilisation de la région, bien au contraire. Ce front anti-Iran, poussé par les propos de Donald Trump lors de son voyage en Arabie Saoudite, devrait contraindre les Européens à jouer un rôle pour rééquilibrer la situation et intégrer l’Iran dans le jeu diplomatique. Car exclure l’Iran, au profit de l’Arabie Saoudite, nous mènera droit dans le mur.

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Présence du Qatar en France.

Le Qatar est très présent en France, notamment dans les domaines du sport, de l’immobilier et de l’industrie. Très actif depuis une dizaine d’années, notamment via son fonds souverain Qatar Investment Authority (QIA), le riche émirat gazier a largement investi sous les quinquennats Sarkozy et Hollande, malgré des critiques récurrentes.

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Sport et médias.

Le Qatar a racheté en 2011 le club de football du Paris Saint-Germain, vitrine du pays en France, qu’il a propulsé en haut de l’affiche – quatre fois champion de France depuis – grâce à des moyens colossaux. En plus de le doter d’une « locomotive » sportive, le pays du Golfe avait donné une bouffée d’air frais au championnat de France de football, en rachetant en 2012 une partie de ses droits télévisés, via sa chaîne BeIn Sports. Le Qatar est également propriétaire du PSG Handball, de plusieurs courses hippiques de renom comme le Prix de l’Arc de triomphe, et actionnaire majoritaire du groupe de médias Lagardère (13,03%).

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Immobilier et hôtellerie.

Spécialisés dans le luxe, des ressortissants de cet Etat du Golfe détiennent les hôtels parisiens Raffles (ex-Royal Monceau), Concorde Lafayette, Peninsula et l’hôtel du Louvre, ainsi que le Martinez et le Carlton à Cannes et le Palais de la Méditerranée à Nice. Le Qatar est le deuxième actionnaire du groupe AccorHotels, détient plusieurs milliers de m2 de locaux sur l’avenue des Champs-Elysées et près d’un quart de la Société fermière du casino municipal de Cannes (SFCMC), qui exploite le Majestic Barrière et le Gray d’Albion. L’émir du Qatar possède l’hôtel d’Evreux, niché dans la prestigieuse place Vendôme à Paris, et son frère détient l’hôtel Lambert, à la pointe de l’Ile Saint-Louis.

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Industrie.

Le Qatar est très présent dans les grandes entreprises françaises avec des participations minoritaires dans Total, Vinci, Veolia Environnement, LVMH, et Vivendi, en plus de détenir les magasins du Printemps. Sur le plan militaire, il est un excellent client, qui a notamment commandé 24 avions de combat Rafale en 2015, pour 6,3 milliards d’euros. L’émirat est également partenaire de la Caisse des dépôts, dans un fonds d’investissement de 300 millions d’euros pour les PME françaises innovantes. A l’origine, le Qatar avait évoqué un fonds pour les banlieues, qui avait suscité une forte polémique, en pleine campagne électorale pour la présidentielle 2012.

 

Sarah Diffalah

Sarah Diffalah

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