A plusieurs reprises, les combattants de l’EI ont exhibé les têtes de soldats syriens et irakiens. Quelles motivations se cachent derrière une telle barbarie ?

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Les combattants de l’Etat islamique paradent dans les rues de Racca (Syrie)
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Plantées sur les pics d’une clôture, les têtes de soldats syriens sont exhibées en plein centre-ville. Des badauds, téléphones portables à la main, immortalisent cette macabre exposition, pendant qu’un autre se bouche le nez. La scène se passe à Racca (Syrie), capitale de l’Etat islamique (EI). Une photo,  prise au même endroit, montre un jeune enfant brandissant la tête d’un soldat syrien.

Capture d'écran de la vidéo où l'on voit les têtes de soldats syriens exhibées à Racca (Syrie).
Capture d’écran de la vidéo où l’on voit les têtes de soldats syriens exhibées à Racca (Syrie).  

Ces images témoignent une énième fois des atrocités commises par ce groupe qui contrôle une partie de la Syrie et de l’Irak. Ils ne sont bien sûr pas les premiers à couper des têtes. De la Rome antique à la guerre civile algérienne, en passant par la Révolution française ou le Japon de la deuxième guerre mondiale, le vainqueur a souvent coupé la tête du vaincu. Mais ce procédé reste la marque d’une barbarie d’autant plus glaçante qu’elle est ici volontairement exposée et médiatisée.
Pourquoi les jihadistes y ont-ils recours ? Quelles sont les motivations de ces mises en scène ? On a posé la question à des spécialistes du mouvement jihadiste.

Pour terroriser l’ennemi et les populations

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Depuis le début de leur offensive en Irak, les combattants de l’Etat islamique « ne font pas de prisonniers », constate Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement.  Mais le souci d’éviter une gestion « coûteuse et compliquée » des prisonniers n’explique pas les décapitations : les victimes sont en effet essentiellement exécutées par balles. La décapitation, parfois post mortem, toujours mise en scène (exhibitions, vidéos sur internet), obéit à un autre objectif : gagner la bataille psychologique.
« Ces décapitations sèment la terreur chez l’ennemi et le poussent à s’enfuir sans combattre, analyse Antoine Basbous, fondateur de l’Observatoire des pays arabes, un cabinet de conseil. Cela permet de compenser le manque d’hommes dans les rangs de l’Etat islamique. C’est ‘moins de forces, plus d’effets’. » Cette terreur, combinée à la désorganisation de l’armée irakienne, explique le succès de l’EI.
« Cette arme fonctionne très bien en Irak : avant leur arrivée, on entend parler d’eux », abonde Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.
Cette arme n’est pas seulement destinée aux ennemis de l’extérieur. Elle permet de soumettre à l’Etat islamique les populations des zones qu’il contrôle. En Syrie, dans la région de Deir Ezzor, l’EI a exposé début août les têtes de trois membres d’une tribu rivale dans le village d’Al-Jurdi, rapporte l’Observatoire syrien des droits de l’homme (en anglais). « Quand vous êtes un villageois et que vous voyez ça, vous vous dites : ‘je serai peut-être le suivant si je ne me soumets pas' ».

La photo de ce petit garçon, utilisée ici dans un article du journal "The Australian", a été retirée de Twitter, et le compte de son père fermé (capture d'écran). 
La photo de ce petit garçon, utilisée ici dans un article du journal « The Australian », a été retirée de Twitter, et le compte de son père fermé.

 

Pour écraser la concurrence.

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Cette violence permet à l’EI d’affirmer sa suprématie sur les autres groupes jihadistes qui pullulent en Syrie. « C’est une carte de visite dans la compétition entre les mouvements radicaux. Celui qui est le plus brutal est probablement celui qui a la plus grande force d’attraction », estime Hasni Abidi. « Il y a une surenchère dans l’horreur, constate Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri). Ils procèdent à des actes barbares pour s’imposer comme le groupe jihadiste le plus dur. »
Rester sur la première marche du podium facilite en effet le recrutement de combattants pour l’Etat islamique. Le groupe, qui s’appelait auparavant l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), est l’un des rares à accueillir à bras ouverts les combattants venus du monde entier. La plupart des Français partis combattre en Syrie, comme Mounir, TewffikNicolas et Jean-Daniel, l’ont d’ailleurs fait sous la bannière de l’EIIL.

Parce qu’ils interprètent le Coran « à leur sauce ».

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L’Etat islamique n’est pas le premier groupe jihadiste coupeur de têtes. Son ancêtre, Al-Qaïda en Irak, a décapité de nombreux otages dans les années 2000, tout comme le Groupe islamique armé (GIA) algérien dans les années 1990. Outre l’objectif d’inspirer la terreur par un acte barbare, la décapitation a des motivations historiques et religieuses. Comme l’expliquait Jeune Afrique en 2004, elle fait partie de l’histoire de l’islam, avec notamment plusieurs intellectuels décapités au Xe siècle. On trouve également sa trace dans deux sourates du Coran (8, verset 12 et 47, verset 4) où il est conseillé de frapper ses adversaires au cou.
Ces éléments permettent aux jihadistes de justifier leur barbarie par la religion. « Chacun interprète les écrits à sa sauce. Il y a ceux qui vont sortir du Coran les versets qui appellent à la tolérance religieuse, d’autres vont au contraire mettre en avant les versets belliqueux qui appellent à contraindre les non-croyants », explique Antoine Basbous. « Le contexte du début de l’islam, caractérisé par des conquêtes, n’est pas le même, rappelle Myriam Benraad. Il y a une dérive dans l’interprétation de ces textes pour justifier tout et n’importe quoi. »

Al-Qaïda en Syrie promet des représailles « dans le monde entier ».

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Après l’Etat-islamique, Al-Qaïda menace. Alors qu’une coalition internationale s’est formée et bombarde les positions de l’Etat islamique, l’autre nébuleuse terroriste présente en Syrie, se fait entendre, dimanche 28 septembre. Le Front Al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda, a en effet annoncé des représailles « dans le monde entier » contre les pays de la coalition anti-jihadiste menée par Washington.

« Une guerre qui pourra durer des décennies ».

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Dans une vidéo diffusée sur Internet, le Front Al-Nosra a qualifié les opérations de la coalition de « guerre contre l’islam » et a fustigé un « axe du mal » dirigé par « le pays des cow-boys », en référence aux Etats-Unis. « Ces Etats ont commis un acte horrible qui va les mettre sur la liste des cibles des forces jihadistes dans le monde entier », affirme dans la vidéo le porte-parole d’Al-Nosra, AbouFiras Al-Souri. « Nous sommes engagés dans une longue guerre » qui « pourra durer des décennies », déclare-t-il.
Bien que partageant la même idéologie jihadiste, Al-Nosar et l’Etat islamique sont rivaux sur le terrain du conflit syrien et se livrent à des combats sanglants depuis janvier.

Khorasan, l’autre menace jihadiste qui vise l’Occident.

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Lors de leurs bombardements en Syrie, les Etats-Unis ont frappé des cibles liées à ce groupe issu des rangs d’Al-Qaïda, dont l’objectif est de commettre des attentats dans les pays occidentaux.
Depuis que l’Etat islamique fait régner la terreur en Irak et en Syrie, l’inquiétude mondiale s’est concentrée sur cette organisation jihadiste tentaculaire. Mais un autre groupe terroriste mobilise les inquiétudes. Lors de leurs récents bombardements en Syrie, les Américains ont indiqué avoir ciblé des infrastructures appartenant à Khorasan, un groupe syrien apparu l’an passé, dont le projet est de viser directement les pays occidentaux. Francetv info se penche sur la carte d’identité de cette nouvelle menace.

Un groupe entouré de mystère.

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A l’image de l’Etat islamique qui revendique l’appellation de « califat », Khorasan aurait également choisi un patronyme faisant référence au passé glorieux du monde musulman. Ce nom désigne une région qui correspond aujourd’hui à une partie du nord-est de l’Iran. Mais au Moyen Age, le Khorasan était un territoire immense englobant entièrement l’Afghanistan, l’est de l’Iran, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Pour l’heure, seuls les Etats-Unis ont évoqué l’existence d’un groupe jihadiste nommé Khorasan. C’était le 18 septembre, par l’intermédiaire de James Clapper, le chef du renseignement américain, comme l’explique Fox News (en anglais). Mais en France et ailleurs, le nom reste inconnu. « Je n’ai jamais entendu parler d’un groupe nommé Khorasan, ni entendu parler d’actions menées par un groupe d’un tel nom, explique ainsi Romain Caillet, chercheur et consultant spécialiste des mouvances jihadistes, à francetv info. Mais il est possible que ce groupe ait grandi discrètement. Enfin pas assez discrètement, puisqu’ils ont été repérés par les Etats-Unis. »

Un chef puissant impliqué dans le 11-Septembre.

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Khorasan est directement issu des rangs d’Al-Qaïda. Son chef, Muhsin Al-Fadhli, est un Koweïtien de seulement 33 ans, mais dont l’expérience parle pour lui : il faisait partie de la garde rapprochée d’Oussama Ben Laden. Selon le New York Times (en anglais), citant les renseignements américains, il appartenait au groupe qui connaissait le projet de détournements d’avions sur le World Trade Center, avant le 11 septembre 2001. Selon l’ONU, après avoir fui l’Afghanistan, il aurait combattu en Tchétchénie et en Irak, puis aurait chapeauté l’attaque d’un pétrolier français au large du Yémen, en 2002.

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Il se serait enfin établi en Iran, où il est devenu le leader de la branche locale d’Al-Qaïda, avant de s’intéresser à la Syrie. La CIA est à ses trousses depuis plus de dix ans, et une récompense de 7 millions de dollars est promise pour sa capture.
Le lien avec le commandement central d’Al-Qaïda serait toujours opérationnel, et Khorasan ne serait pas un groupe indépendant, mais une sorte de sous-branche du réseau terroriste, aux missions bien définies.
Mercredi 24 septembre, des articles de la presse anglo-saxonne, notamment du site du quotidien britannique Daily Mail et de l’édition américaine du Huffington Post ont rapporté que Muhsin Al-Fadhli pourrait avoir été tué dans les bombardements américains menés en Syrie mardi. L’information émane « d’un responsable de l’armée américaine ». Elle n’a pour le moment pas été confirmée par le Pentagone.

Une croissance à l’ombre du Front Al-Nosra.

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Le choix d’implanter une cellule d’action en Syrie n’a pas été effectué au hasard. Car le pays était jusqu’ici protégé de toute intervention occidentale, à cause des protections diplomatiques dont bénéficie le régime de Bachar Al-Assad. Mais surtout, Khorasan a pu grandir à l’ombre du Front Al-Nosra, le représentant officiel d’Al-Qaïda au sein de la rébellion syrienne. « Le commandement d’Al-Qaïda a donné des moyens au Front Al-Nosra, pour combattre au sein de la rébellion syrienne, estime Romain Caillet. Il a dû demander des contreparties. » L’entretien d’une cellule nommée Khorasan en était sûrement une.
Il est difficile de connaître le nombre de combattants intégrés dans ce groupe. D’autant plus que les jihadistes se réclamant d’Al-Qaïda sont de plus en plus nombreux à déserter les rangs pour rejoindre l’Etat islamique. Mais les troupes de base de Khorasan seraient composées d’anciens éléments expérimentés d’Al-Qaïda, venus notamment d’Afghanistan, du Yémen et du Pakistan. Et s’ils se sont établis en Syrie, c’est aussi pour puiser dans le réservoir de candidats au jihad venus de pays occidentaux, passeports à la main. L’idée est évidemment de pouvoir plus facilement envoyer ces recrues semer la terreur dans leurs pays d’origine.

Un objectif : frapper en Occident.

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Selon le Pentagone, lors des bombardements opérés lundi 22 septembre à Idleb, en Syrie, les Etats-Unis ont visé des camps d’entraînement, des ateliers de fabrication d’explosifs et de munitions et un centre de communications contrôlés par Khorasan. Des infrastructures qui laissent penser que le groupe dispose de moyens conséquents. Son intégration à la rébellion syrienne signifie également qu’il a pu profiter, au même titre que le Front Al-Nosra et que l’Etat islamique, de financements indirectement versés par des pays du Golfe, qui soutiennent les mouvements rebelles.
Lors de la révélation de l’existence de Khorasan, les autorités américaines ont été très alarmistes. Car  l’objectif de ce groupe syrien n’est pas de renverser Bachar Al-Assad ou de lutter contre leurs concurrents de l’Etat islamique. Khorasan veut uniquement entraîner des combattants afin qu’ils conduisent des missions dans les pays occidentaux.
Cet objectif pourrait encore être plus motivé par le fait que les frappes américaines ont, au final, davantage touché les infrastructures d’Al-Qaïda que celles de l’Etat islamique. « C’est paradoxal quand on pense que le Front Al-Nosra [lié à Al-Qaïda] avait accepté de libérer 45 Casques bleus et un journaliste américain, alors que l’EI venait de tuer James Foley et Steven Sotloff, remarque Romain Caillet. Les groupes jihadistes risquent de se dire : ‘Regardez ce qu’ils nous font quand on baisse la garde…' »

La partie émergée d’un réseau international ?

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L’objectif de frapper l’Occident laisse peu de place au doute quand on découvre que Khorasan travaille à la fabrication de bombes, destinées, selon ABC News (en anglais), à détruire des avions de ligne. Ce serait la découverte, par les services de renseignement américain, des méthodes de fabrications d’explosifs impliquant Khorasan qui aurait motivé l’interdiction des appareils électroniques déchargés dans les avions à destination des Etats-Unis, en juillet.

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Selon Nicholas Rasmussen, directeur adjoint du Centre américain de l’antiterrorisme,  « les efforts répétés de ce groupe à concevoir des engins explosifs pour détruire des avions américains démontre sa volonté de mener des attaques d’ampleur contre l’Occident, de connaître au mieux les procédures de sécurité occidentales et de multiplier les efforts pour s’adapter à ces procédures. »
Il est pour l’heure impossible de connaître précisément la portée de la menace que représente un groupe comme Khorasan. Les Etats-Unis ont insisté sur le fait que ces jihadistes pourraient activer des cellules à l’intérieur des pays occidentaux, à l’image du jeune Australien abattu par la police, mardi soir dans la banlieue de Melbourne (Australie), comme le raconte Metronews.

Plus préoccupant encore, d’autres groupes du même type sont potentiellement en train de s’organiser discrètement dans le chaos syrien: « Il y en a d’autres, c’est évident, estime Romain Caillet. Al-Qaïda compte frapper l’Occident. Mais il faut aussi désormais compter sur l’Etat islamique, qui appelle à tuer des Occidentaux partout dans le monde. Et il n’est pas impossible qu’un jour, ces groupes unissent leurs forces, au nom de la lutte contre la coalition internationale. »

 

Bon comme un citron bien rond !

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