L’icône punk boit du café à longueur de journée, regarde des séries policières et visite, aux quatre coins du monde, les tombes de ses écrivains favoris. Elle se raconte dans un livre étonnant et habité.
Rencontre.

Ma vie, par Patti Smith

Portrait de l’artiste en buveuse de café.

Quand les plus grandes stars de la musique mélangent alcool fort et capsules colorées, l’icône punk, elle, commande son jus de chaussette dans une grande tasse, et le sirote pendant des heures au Cafe Collage, à Venice Beach, au Dante, à New York, ou au café ‘Ino, son ancien repaire aujourd’hui disparu.

Afficher l'image d'origine

Patti Smith s’est même rendue dans un coin reculé du Mexique pour goûter, après un périple épique, le meilleur café qui soit. Ayant finalement découvert, dans une ruelle improbable, l’échoppe du négociant dont elle avait entendu parler, la chanteuse de «Horses», avec ses solaires Wayfarer et son imper forcément vintage, s’est assise dans un coin en attendant qu’on veuille bien la servir, passant ainsi certaines des heures les plus «sublimes» de son existence.

Afficher l'image d'origine

C’était un 14 février, précise-t-elle. Patti (Patricia) Smith respirait enfin l’arôme du monde en portant à ses lèvres un «café obtenu à partir de grains cultivés sur les hauts plateaux, mêlés à des orchidées sauvages et saupoudrés de leur pollen; un élixir mariant les extrêmes de la nature.»

Après avoir publié le magnifique «Just Kids» en 2010 (où elle racontait son amour de jeunesse pour le photographe Robert Mapplethorpe), la chanteuse aux tubes aussi engagés qu’interplanétaires («Because the Night», «People Have the Power») raconte sa vie de lectures, de photos et de voyages.

Afficher l'image d'origine

Citoyenne du monde, Patti Smith cultive son image d’artiste errante et de louve solitaire, préférant les cabanes en ruine aux palaces multi-étoilés. Quelle joie n’a-t-elle pas éprouvée quand sa misérable bicoque, achetée pour rien sur la côte du New Jersey, a été la seule épargnée par le cyclone Sandy en 2012, alors que les maisons construites en dur avaient été emportées?

Afficher l'image d'origine

Avec son éternel look élimé chic, son vieux Polaroid et ses carnets noircis de notes et de dessins, Patti Smith ressemble à cette maison ouverte à tous les vents. Dans «M Train», son nouveau récit autobiographique (elle a cru voir ce train en rêve, avec un «M» au milieu d’un cercle, tandis qu’elle dégustait, seule, un verre de tequila dans un bar mexicain), elle se décrit comme si elle était l’œuvre des autres et des années. Un courant d’air et de musique, une femme libre, unique, inspirée.

Quelle sorte d’enfant étiez-vous? Plutôt révoltée? Sauvage?

Patti Smith. D’abord, j’étais malade presque tout le temps. Ma pauvre mère ! J’étais très grande, très maigre. Nous étions quatre enfants, j’étais l’aînée. Nous sommes nés tous à la file, juste après la Seconde Guerre mondiale. Je n’avais rien de brillant ni d’exceptionnel. Je n’étais pas très sociable, un peu maladroite, mais j’aimais lire. Je n’avais pas une âme de guerrière, mais je me serais battue jusqu’à la mort pour protéger ma famille. Je n’avais peur de rien. Je courais très vite, j’en étais fière, mais je n’étais pas très bonne en sport. Je grimpais aux arbres sans difficulté.

Patti Smith, prix du livre rock

Il y a cette jolie histoire où un jour, à l’école, vous en avez eu tellement assez d’écouter la maîtresse parler maladroitement de « Moby Dick » que vous vous êtes levée pour prendre sa place…

Elle était si ennuyeuse ! Tout le monde bâillait, s’envoyait des boulettes de papier… Soudain, elle a vu que j’étais énervée et m’a dit : « Patti Lee, si tu penses que tu peux faire le cours mieux que moi, monte sur l’estrade ! » Et j’ai dit OK ! C’était la première fois que je parlais devant un public. J’ai commencé à raconter les aventures du livre , en citant la Bible et en faisant entrer les enfants dans le monde extraordinaire de «Moby Dick». La maîtresse était horrifiée, elle se disait : «Mon Dieu, j’ai créé un monstre !»

Vous n’étiez pas du tout timide !

J’étais timide quand il fallait parler aux gens, ou si j’étais assise à table et qu’on m’interrogeait. Mais je ne craignais pas de parler devant un public. Ça a toujours été un grand mystère : moi qui n’aime pas être dans une foule et qui suis capable de rester sans parler pendant tout un dîner, je n’éprouve aucune timidité sur scène, devant des milliers de personnes.

Patti Smith en concert à Londres en 1977. 

Votre livre est une célébration de la solitude, même si elle vous a été imposée par la disparition
de plusieurs de vos proches…

Si elle m’est supportable, c’est d’abord parce que je suis plus âgée. Il y a vingt ans, j’aurais cherché la compagnie d’un mari mais à 70 ans, ce besoin de vivre avec un homme n’est plus aussi fort. Et je ne m’ennuie jamais. Je voyage beaucoup, j’imagine des choses, je me divertis toute seule. Les choses les plus simples me remplissent de joie. Regarder un jardin peut suffire à me contenter.

Etre ici, m’asseoir dans ce jardin, chez Gallimard, savoir que Mishima s’y est assis également, que Camus s’est appuyé contre ce mur en fumant une cigarette. Tout cela fait mon bonheur. Je sais que Modiano le fréquente également. Je viens de lire dix livres de lui, à la suite. La première fois que je suis venue à Paris, dans les années 1960, je suis passée devant le Flore mais je n’ai pas osé entrer. Aujourd’hui, aller de café en café, admirer la statue d’Apollinaire faite par Picasso suffit à faire de ma journée une journée réussie.

Vous semblez apaisée, alors que vous êtes une icône de la révolte…

La paix, je la trouve dans la création. Lire Bolaño ou Murakami, trouver comme ce matin un petit livre sur Simone Veil dont je suis en train de découvrir l’œuvre. J’ai des enfants formidables, j’écris – c’est une joie. Même si je reconnais qu’il est parfois difficile d’échapper à la colère et au dégoût quand on voit ce qui se passe. Il est très difficile de vivre aux Etats-Unis aujourd’hui sans rejeter les personnalités qu’on tente de nous imposer à la tête du pays. Assister à l’ascension d’un Donald Trump, qui incarne le pire de ce que le culte de la célébrité a enfanté chez nous, a quelque chose de terrifiant.

Il y a en ce moment même 400 000 personnes déplacées à la frontière du Kenya et de la Somalie. Que peut-on faire pour ces gens ? C’est la question que je me pose. Mais l’une des réponses est aussi de vivre notre vie du mieux que nous pouvons.

Vous êtes écrivain avant d’être chanteuse ?

J’ai écrit toute ma vie. Pour moi, c’est comme respirer. C’est mon destin, mon heureuse malédiction. La musique, je l’ai toujours adorée, mais ce n’est pas pareil. Quand j’étais gosse, je me rêvais en Maria Callas. J’ai adoré le rock, mais je ne joue d’aucun instrument, et faire de la musique n’a jamais été une de mes grandes ambitions. Ce que je voulais, c’est être poète, écrivain, et même peintre.

C’est vraiment par hasard que j’ai commencé à chanter en public. Pour moi, c’était plus une manière de m’exprimer politiquement. Quand j’ai fini d’enregistrer «Horses», on m’a proposé de tourner avec l’album, c’est la première fois que j’avais l’opportunité de voyager. Ma famille était pauvre. Personne n’avait jamais voyagé, ni parmi les miens ni parmi ceux qui habitaient dans cette région rurale. Et soudain, avec ce disque, je pouvais chanter en Europe et partout. Mais ce n’est pas quelque chose que j’avais anticipé.

Vos parents écoutaient de la musique?

Oui, mon père écoutait du classique, ma mère aimait Benny Goodman. Moi j’étais captivée par Puccini et par l’opéra italien.

 

Qu’est-ce que vous recherchez dans la lecture?

Disons que je deviens nerveuse si je n’ai pas un livre sous la main. Je lis les premières lignes et je sais que le livre va me plaire. Je suis parfois hypnotisée. Ce que j’aime dans la littérature française, c’est qu’elle se situe toujours à la lisière de la fiction et du vécu, dans un troisième monde. Qu’on lise Nerval ou Baudelaire ou Camus, ou des auteurs contemporains, il y a une atmosphère particulière. Comme Genet. Quand vous lisez Genet, vous avez l’impression qu’il vous raconte sa vie, même s’il vous dit que ce n’est pas vrai – et pourtant c’est vrai quand même. Le mentir vrai… Il y a des livres que je lis sans cesse. J’ai lu «Pinocchio» vingt fois. «2666», de Bolaño, cinq fois peut-être.

Comment pouvez-vous apprécier ces merveilleux génies de la littérature et regarder en même temps toutes ces séries policières à la télé ?

Je ne regarde pas de séries merdiques. J’aime les détectives, je suis amoureuse de ces personnages. Wallander, par exemple. Leur obsession me plaît. Pour moi, ils sont comme des artistes, des mathématiciens, des poètes. Leur vie est pourrie, leur femme les a quittés, leurs enfants ne leur parlent plus, ils sont alcooliques et n’ont aucune hygiène de vie: ce sont des artistes ! Leur obsession pour la vérité, sans compromission aucune, est un exemple. William Burroughs partageait mon goût pour les histoires policières. Il m’a dit une fois que son seul regret était de ne pas avoir écrit le livre parfait. Je lui ai demandé : «C’est quoi, un livre parfait ?» Il m’a répondu :«Un parfait roman policier.»

                          Patti Smith dans les rues de New York, en mars dernier.

Vous cherchez la perfection dans vos lectures et dans ce que vous écrivez, mais pas seulement. Est-ce que votre plus belle œuvre d’art, ce n’est pas votre vie ?

C’est vrai que j’ai toujours eu, dès mon plus jeune âge, une approche esthétique des plus petites choses de la vie. Je détestais les tasses en plastique si à la mode dans les années 1950. Je préférais la porcelaine anglaise. Je fuyais les matières synthétiques. J’avais repéré, quand j’avais 7 ou 8 ans, dans la poubelle des voisins, des numéros de «Vogue» que je rapportais à la maison. Chez nous, il y avait ces catalogues bon marché, avec des robes fleuries, et moi j’ouvrais comme des livres saints ces exemplaires de «Vogue». A l’époque, le format du magazine était plus grand, il y avait ces magnifiques photos d’Irving Penn.

Je repérais les marques que j’aimais et quand ma mère nous emmenait nous habiller dans les dépôts de l’Armée du Salut, je dégotais toujours quelques vêtements chics donnés par les voisins. Même s’ils ne m’allaient pas parfaitement, je préférais de beaucoup ces vêtements à l’étoffe soyeuse, avec des doublures magnifiques en soie, aux habits que ma mère voulait me faire porter. Et j’adorais retrouver le mot «Balenciaga» sur l’étiquette. Les gens aimaient le polyester, pas moi !

New York a beaucoup changé depuis que vous y avez élu domicile…

C’est vrai, surtout ces dix dernières années. Et justement, c’est de plus en plus difficile de mener cette vie simple, concentrée sur les choses essentielles. Le matin, c’est presque impossible de dénicher un café où je peux trouver la paix. Les gens hurlent au téléphone, se skypent ou je ne sais quoi. A l’époque, il n’y avait pas de musique, à la limite on entendait un morceau de Coltrane, maintenant dès 8 heures ils mettent Otis Redding. J’adore Otis Redding, c’est un génie, mais pas à 8 heures du matin !

 J’ai plus de mal à mener la vie que je veux à New York aujourd’hui. Greenwich Village n’est plus du tout ce qu’il était. Depuis les années 1940, c’était pour des gens qui n’avaient pas beaucoup d’argent, qui étaient plus créatifs. Maintenant, ils détruisent nos petites maisons et érigent des bâtiments gigantesques. Le monde dans lequel j’habite, celui que je me suis construit par les livres et par mon imagination, ne ressemble plus beaucoup au New York d’aujourd’hui.

Propos recueillis par Didier Jacob

M Train, par Patti Smith,
traduit de l’anglais par Nicolas Richard,
Gallimard, 270 p. , 19,50 euros.

Les camés de l’été #4 : Burroughs sous morphine

Patti Smith, bio express.

Née le 30 décembre 1946 à Chicago, Patti Smith est chanteuse, écrivain et photographe. Considérée comme l’une des emblèmes du mouvement punk, elle a longtemps vécu avec le photographe Robert Mapplethorpe, puis le guitariste Fred «Sonic» Smith avec lequel elle a eu deux enfants. Elle a coécrit avec Bruce Springsteen sa chanson la plus célèbre, «Because the Night», en 1978.

John Cale : Lou Reed et moi

John Cale : Lou Reed et moi

 

 

Afficher l'image d'origine

Publicités

Bon comme un citron bien rond !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :