Ils étaient sur place durant la tentative de putsch de certains militaires turcs contre Erdogan. Deux journalistes de l’Agence France-Presse témoignent.

Le coup d'État des militaires a échoué. Image d'illustration.

C’est un récit glaçant. L’histoire d’un coup d’État raté et d’une répression sévère. Le 15 juillet, la Turquie est à deux doigts de voir le pouvoir changer de main : certains militaires tentent un putsch contre le pouvoir d’Erdogan. Ils échoueront et la réaction du pouvoir sera terrible : purges dans plusieurs secteurs et état d’urgence . Deux photographes de l’Agence France-Presse basés à Istanbul, Bulent Kilic et Ozan Kose, l’ont échappé belle dans la nuit de vendredi à samedi alors qu’ils couvraient la tentative de coup d’État militaire dans les rues.

Bulent a été agressé par une foule déchaînée, Ozan s’est retrouvé pris entre les tirs croisés de soldats et de policiers. Voici leur récit d’une des nuits les plus dramatiques qu’ait connues la Turquie depuis des décennies, sur la base d’interviews pour le blog de l’Agence.

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L’armée a pris le pouvoir.

Kilic se souvient. Il prenait des photos d’un des deux ponts sur le Bosphore, illuminé aux couleurs du drapeau français, bleu blanc et rouge à la mémoire des victimes de l’attentat de Nice en France. « Tout à coup, j’ai réalisé que la circulation sur le pont avait cessé. Ce n’était pas normal parce qu’on n’était pas à une heure de pointe. Des amis et collègues m’ont appelé pour me dire qu’il se passait quelque chose et j’ai téléphoné à Ozan. Lui aussi m’a dit qu’il se passait quelque chose. J’ai alors pris la voiture avec deux autres photographes et nous sommes partis vers le pont. Nous sommes passés devant une école militaire d’où le coup d’État était apparemment parti. À ce moment-là, nous avons entendu dire que l’armée avait fermé le pont, et je conduisais comme un fou. Un soldat nous a fait signe de nous arrêter. J’ai ralenti et pris des photos par la vitre. »

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« Pourquoi est-ce que vous conduisez comme ça ? » demande un soldat. « C’est moi qui devrais vous poser la question », répond-il. « L’armée a pris le pouvoir », réplique le militaire.

« À ces mots, j’ai percuté la voiture qui se trouvait devant moi. Mon pied avait dû glisser du frein et j’ai oublié de freiner de nouveau. OK, merci, ai-je dit en repartant vers le pont, conduisant de manière encore plus folle. En chemin, j’ai vu des gens en uniforme qui avaient arrêté d’autres gens. J’ai pris quelques clichés. Les gens en uniforme ont commencé à me crier dessus. OK, désolé, ai-je crié en retour, et j’ai continué mon chemin. Une fois sur le pont, j’y ai vu des tas de soldats. Je suis rentré chez moi pour prendre mon gilet pare-balles, mon casque et d’autres équipements, car j’étais sûr qu’il y aurait des affrontements. L’histoire de la Turquie est pleine de coups d’État. J’avais 6 mois au moment du dernier, mais j’ai lu des livres, j’en ai parlé à mon père. J’ai une idée de comment ça se passe. Je suis reparti en direction du pont » , signale Bulent Kilic.

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J’ai entendu des balles siffler autour de moi, j’ai vu des douilles à mes pieds.

Ozan Kose se trouvait au consulat de France pour prendre des photos d’une cérémonie pour Nice. « Vers 21 heures, je suis rentré chez moi. Là, j’ai lu des tweets disant que des soldats bloquaient les deux ponts sur le Bosphore et avaient arrêté des policiers et que des scènes du même genre se produisaient à Ankara. J’ai compris que quelque chose n’allait pas, mais je n’ai pas pensé à un coup d’État militaire. Je me suis rendu au bureau du Premier ministre. J’imaginais que s’il y avait un coup d’État, ils tenteraient de s’en emparer. J’y suis resté une heure, mais rien ne se passait, il n’y avait pas de soldats. J’ai vu des policiers qui stoppaient des voitures dans la rue et prenaient leurs clés. Au bout d’une heure, j’ai entendu dire que des soldats se trouvaient place Taksim. Je suis parti vers la place. D’abord à pied – il n’y avait ni taxi ni bus dans les rues. Puis j’ai réussi à faire s’arrêter un minibus qui se dirigeait dans cette direction avec huit personnes », détaille-t-il.

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« Le chauffeur nous a fait descendre près d’une base militaire proche de Taksim. Et, tout à coup, on a commencé à nous tirer dessus. Des policiers se trouvaient d’un côté, des soldats de l’autre. Et nous, au milieu. Un des hommes qui étaient avec moi dans le minibus a été touché à la tête. Il ne se trouvait qu’à un mètre. Je l’ai vu tomber au sol. J’ai entendu des balles siffler autour de moi, j’ai vu des douilles à mes pieds. Alors j’ai commencé à courir, poursuit le photographe. J’ai couru comme un dératé. Au bout de 200 m, je me suis arrêté près d’une voiture blanche. Le chauffeur avait été touché, il était affalé sur le siège. J’étais en état de choc. Je ne comprenais pas ce qui se passait. J’ai pris quelques photos de lui et je suis parti en courant vers la place Taksim. »

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C’était comme dans un film.

Bulent Kilic revient sur le pont et voit des gens se rassembler devant les soldats : « J’ai pensé à l’Égypte. En Égypte, les gens avaient entamé une marche et les soldats leur ont tiré dessus. Ici aussi, des gens se sont mis à marcher sur le pont sur le Bosphore et les soldats ont commencé à tirer dans la foule. Quand j’ai vu ça, j’ai pensé qu’il se passait quelque chose de grave. Je me suis mis à l’abri. J’étais choqué – je ne m’attendais pas à voir tant de gens prêts à mourir. Je pouvais voir les soldats tirer. Mais eux, les gens qui leur faisaient face, ne s’arrêtaient pas. J’ai reculé, envoyé des photos, je suis revenu et j’ai vu un char tirer sur la foule. Au même moment, j’ai vu des avions survolant la ville à basse altitude, franchissant le mur du son. J’ai pensé qu’ils allaient bombarder le poste de police et je me suis dit de ne pas m’en approcher. »

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« Après, je ne sais pas comment ça s’est passé, mais c’était déjà le matin. C’était comme dans un film – vous sortez pour un jour normal et, tout à coup, 24 heures ont passé. Voilà ce que j’ai ressenti. J’étais sorti faire des photos du pont pour l’événement à la mémoire de Nice, puis j’ai remarqué que le soleil se levait. Pendant de temps, les gens qui s’étaient rassemblés avançaient vers la position des soldats. On disait que les soldats sur l’autre pont avaient abandonné la leur, ce qui n’a fait qu’encourager la foule, se rappelle-t-il. Brusquement, les gens se sont mis à courir vers les chars. J’ai suivi. Quelqu’un à côté de moi m’a dit : Ils sont en train de tuer des soldats là-bas. Je suis allé dans cette direction et j’ai vu un soldat, un simple soldat du rang, attaqué à coups de pied et de couteau. Il était déjà mort. Autour de lui, des gens criaient : Jetez-le par-dessus le pont. »

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« Alors un type m’a arraché mon casque et m’a frappé avec. D’autres ont commencé à me frapper aussi. Jetez-le par-dessus le pont, ai-je entendu dire. J’ai pensé qu’ils allaient me tuer. Puis quelqu’un a surgi de nulle part, criant Qu’est-ce que vous faites ? J’ai commencé à hurler Stop ! Stop ! Je suis du bureau du Premier ministre. Ils ont arrêté. »

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Certains soldats visaient en l’air, d’autres, les gens.

Ozan Kose arrive place Taksim. Il aperçoit une centaine de soldats ; un groupe de partisans du gouvernement brandissant des drapeaux turcs et criant « Regagnez votre base, regagnez votre base ! ». « J’ai pris quelques photos et 20 minutes plus tard les soldats ont commencé à tirer en l’air. Les gens ont continué à lancer des slogans. Personne n’avait encore été blessé, d’après ce que j’ai vu. Dix minutes plus tard, ils ont tiré à leurs pieds ou directement sur eux. Certains soldats visaient en l’air, d’autres, les gens », raconte le photographe. « La panique a suivi. Tout le monde courait, essayant de se protéger des coups de feu. Deux avions à réaction ont survolé la ville à basse altitude dans un bang. Le bruit a brisé quelques vitrines de magasins. J’ai d’abord cru qu’ils bombardaient un objectif, pense-t-il avant de décider de bouger. C’était la confusion totale, ça tirait de partout. J’ai vu des hélicoptères qui volaient. Il y avait des gens partout. Certains, furieux, protestaient, d’autres cherchaient juste à rentrer chez eux. J’ai vu des tas de gens blessés. Il faisait nuit, je ne pouvais pas vraiment voir grand-chose. On entendait seulement des coups de feu. Quand les tirs étaient proches, j’essayais de changer de place et de me protéger. »

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« J’ai passé la nuit comme ça, allant d’un endroit à l’autre. Vers 3-4 heures du matin, j’ai vu des gens qui faisaient prisonniers des soldats, trois ou quatre soldats, pour les amener à la police. Tout le monde était sous le choc. J’avais entendu mon père et mon grand-père me parler des coups d’État qu’ils avaient vécus et ils racontaient que, d’habitude, ça se passait tôt le matin parce qu’il y avait peu de monde dans les rues et qu’il y avait toujours des soldats partout, qu’ils prenaient le contrôle de la situation. Et quand je suis allé à Taksim, il y avait cette centaine de soldats face à une grande foule », continue le journaliste.

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Tout va changer en Turquie. La population est maintenant coupée en deux.

Les deux journalistes sont encore sous le choc. Bulent Kilic poursuit son récit : « Plus tard, j’ai appris que des journalistes avaient été frappés un peu partout. Un de mes amis a été battu. On lui a cassé le nez. Ça m’a beaucoup choqué. Ils se battaient contre les soldats, mais ils frappaient aussi les journalistes. Ça se passe dans mon pays et ils frappent les journalistes. Puis j’ai vu des choses postées sur Twitter. On y montrait comment ils tuaient des soldats sur Twitter. Le soldat qui était à côté de moi ? On lui a apparemment coupé la tête. J’ai vu les photos sur Twitter. Je n’ai jamais eu aussi peur que sur ce pont. Pourtant, j’ai couvert des guerres. Je suis allé en Syrie. C’est mon pays, c’est chez moi, c’est le pont que je connais depuis tout petit. Et les gens perdaient tout contrôle dans les rues. »

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Ozan Kose pense que « les images du pont vont changer le pays, rien ne sera comme avant ». « Les Turcs avaient toujours eu du respect pour l’armée et sur ce pont, en fait, ils ont tué des soldats et mis les images sur les réseaux sociaux. J’ai vu des gens donner des coups de pied dans des cadavres de soldats, les attaquer au couteau. La police n’a rien pu faire. J’ai vu les yeux des soldats sur Taksim. Ils avaient l’air de ne pas savoir ce qu’ils faisaient. Ils semblaient perdus, totalement perdus. Cette tentative de coup d’État a fait beaucoup de morts. Tout va changer en Turquie. La population est maintenant coupée en deux, ceux qui sont contre Erdogan, ceux qui sont pour », conclut-il.

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Purge en Turquie : Erdogan invite les Occidentaux à « se mêler de leurs affaires »

Le président turc, critiqué pour les purges en cours, a répliqué vivement.

Le président Erdogan à Ankara, le 29 juillet 2016.

Recep Tayyip Erdogan n’a cure des critiques des responsables européens inquiets des purges en cours. Dans un discours prononcé depuis son palais présidentiel d’Ankara vendredi 29 juillet, dans la soirée, le président turc a conseillé aux Occidentaux de « se mêler de leurs affaires ».

« Ces pays dont les leaders ne sont pas inquiets pour la démocratie turque, ni pour la vie de nos citoyens et leur avenir alors qu’ils sont tellement préoccupés par le sort des putschistes, ne peuvent pas être nos amis », a-t-il lancé. Il a regretté que quasiment aucun haut responsable européen ne soit venu en Turquie après le coup avorté..

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18 000 gardes à vue

Signe de la tension avec l’UE, le président de la Commission Jean-Claude Juncker a estimé que l’accord entre l’UE et la Turquie pour freiner l’afflux de réfugiés en Europe occidentale risquait de capoter. Un général américain de haut rang s’était également inquiété d’un éventuel impact des purges dans l’armée sur la coopération avec la Turquie dans la lutte contre le groupe Etat islamique (EI).

Près de la moitié des généraux de l’armée turque ont été limogés après le putsch raté et des centaines d’officiers remplacés. La Turquie a emprisonné 17 journalistes qu’elle accuse de liens avec « une organisation terroriste », une décision controversée. Plus de 18 000 personnes ont été placées en garde à vue à un moment ou à un autre au cours des deux dernières semaines. Environ 10 000 d’entre elles font maintenant l’objet de poursuites et ont été placées en détention préventive.

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