Mais que compte vraiment obtenir la Turquie d’Erdogan en envoyant ses chars et blindés de l’autre côté de la frontière ?

Opération "Bouclier de l’Euphrate" en Syrie : mais que compte vraiment obtenir la Turquie d’Erdogan en envoyant ses chars et blindés de l’autre côté de la frontière ?

En lançant l’opération « Bouclier de l’Euphrate », la Turquie a privé l’Etat islamique de son point de passage principal le long de la frontière turque. Mais ce n’était pas le seul objectif de l’intervention : Erdogan souhaite également empêcher la constitution d’une entité kurde autonome et engager l’armée dans une « bataille patriotique » pour lui faire oublier, autant que possible, les purges importantes auxquelles elle est actuellement soumise suite au putsch raté du 14 juillet.

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« Le Bouclier de l’Euphrate » vise à protéger nos frontières du terrorisme

Ibrahim Kalin évoquait dans une série de tweets l’opération militaire lancée mercredi par la Turquie dans la ville syrienne de Djarablus.

 

"Le Bouclier de l’Euphrate" vise à protéger nos frontières du terrorisme

Le porte-parole de la Présidence turque, Ibrahim Kalin, a souligné, mercredi, que l’opération « Bouclier de l’Euphrate » lancée dans la ville syrienne de Djarablus, vise «à assainir les frontières de la Turquie de tous les éléments terroristes».

C’est ce qui ressort d’une série de tweets postés, mercredi, par Kalin sur les réseaux sociaux, au sujet de l’opération terroriste lancée mercredi par la Turquie à l’intérieur du territoire syrien.

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«Le but de l’opération de Djarablus consiste à nettoyer nos frontières de tous les éléments terroristes, y compris ceux de Daesh et du PYD (prolongement syrien du PKK terroriste) », a-t-il écrit.

«La résolution de la Turquie en la matière est totale », a assuré Kalin.

«La Turquie continuera à prendre les mesures nécessaires pour préserver l’intégrité territoriale de la Syrie», a-t-il conclu.

La Turquie connaît sa première perte dans l’opération « Bouclier de l’Euphrate » https://t.co/mwOUucALDm

La Turquie vise, à travers l’opération «Bouclier de l’Euphrate», à garantir la sécurité de ses frontières, à préserver l’intégrité territoriale de la Syrie et à appuyer les forces de la Coalition internationale de lutte contre Daesh.

Atlantico : Ce mercredi, la Turquie a lancé l’opération « Bouclier de l’Euphrate » en Syrie : des chars et des blindés turcs ont franchi la frontière turco-syrienne en direction de la ville de Djarabulus. Quels sont les objectifs d’Ankara ? Quels premiers résultats cette opération a-t-elle donnés ?

Alain Rodier : Suite au coup d’Etat militaire avorté du 14 juillet 2016, le président Recep Tayyip Erdoğan a décidé de reprendre l’initiative sur le plan diplomatico-militaire. Le 24 août, alors que Joe Biden, le vice-président américain effectuait une visite éclair à Ankara, une offensive militaire baptisée « Bouclier de l’Euphrate » était lancée en Syrie depuis le sol turc.

Des activistes de mouvements rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL), du Failaq al Sham (légion du Cham), du Ahrar al-Sham (mouvement islamique des hommes libres du Cham) et du Jabhat al Sham (Front du Levant) se préparaient depuis plusieurs jours à franchir la frontière. En effet, ces formations particulièrement actives dans la région d’Alep, ont aussi des bases arrières en Turquie. L’offensive menée par ces mouvements avec l’ »appui » de quelques dizaines de véhicules blindés et des chars de bataille était soutenue directement par la coalition, ce qui veut dire que les Américains avaient été prévenus de son déclenchement. L’objectif consistait à s’emparer de la ville de Jarablus tenue par le Groupe État Islamique (GEI, Daech). Cela a été réalisé en moins de 24 H 00, les activistes du GEI s’étant repliés -sans doute depuis un certain temps- sans combattre en direction de Al-Bab situé plus au sud-ouest. A n’en pas douter, ils se doutaient que la ville allait être attaquée et ils n’ont pas souhaité la défendre car ils ne la jugeaient pas assez stratégique pour cela. Il est vrai que le GEI est en manque d’effectifs et qu’il ne veut pas exposer inutilement ses combattants expérimentés même s’il fait un usage intensif de kamikazes (ce qui n’a pas été le cas à Jarablus).

Et pourtant, cette reconquête a permis de porter un rude coup au GEI qui a ainsi perdu son point de passage principal le long de la frontière turque, surtout depuis la chute de Manbij reprise par les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) le 12 août 2016. Cette dernière localité était un carrefour logistique d’importance. A n’en pas douter, le GEI va avoir des problèmes d’approvisionnement dans l’avenir.

Mais pour Erdoğan, ce qui est fondamental, c’est de permettre à la Turquie de bloquer la constitution d’une entité kurde autonome (le Rojava) en lui retirant la possibilité de s’emparer de cette localité vitale puisque située en plein milieu de l’Etat tant désiré. Les FDS avaient bien prévu de se saisir de Jarablus puisqu’elles avaient créé un état-major chargé de gérer cette ville après sa libération. D’ailleurs, l’artillerie turque pilonnait depuis plusieurs jours, non seulement les positions de Daech autour de Jarablus, mais aussi celles des FDS à proximité de Manbij tout en prévenant à l’avance les Américains pour que des conseillers qui les accompagnaient ne soient pas tués par erreur.

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Si le Premier ministre turc Binali Yildirim a insisté sur le fait qu’il souhaitait que cette opération se termine rapidement, peut-on tout de même s’attendre à ce que les troupes turques s' »éternisent » ? Y’a-t-il un risque d’enlisement ?

La réponse à cette question est donnée par les Américains. A savoir que le 25 août Joe Biden en visite à Stockholm après son déplacement à Ankara déclarait : « les Turcs sont prêts à rester aussi longtemps qu’il le faudra dans l’objectif de neutraliser l’EI« . Il a aussi salué « le changement graduel de mentalité » d’Ankara à l’égard de Daech. Nous assistons là à un retournement de situation, les Kurdes étant littéralement lâchés par Washington.

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Cette opération peut-elle créer de facto la zone tampon entre les territoires turc et syrien demandée depuis des mois par Ankara ?

Le plan global de la Turquie consiste à s’emparer de la frontière de Jarablus à l’est à Maréa situé à 70 kilomètres plus à l’ouest (voire jusqu’au corridor d’Azaz qui délimite le canton kurde d’Efrin). Si cela réussit, Ankara aura ainsi créé une zone interdite au pouvoir central de Damas, chose que Erdoğan réclamait depuis le début de la guerre civile syrienne.

Si la prise de Jarablus n’a nécessité que 400 hommes du côté turc (1), certes embarqués sur des blindés et appuyés par l’artillerie qui tirait depuis l’autre côté de la frontière et par l’aviation, s’emparer puis tenir une telle zone va nécessiter des moyens beaucoup plus amples . Ces derniers seraient en train de se mettre en place à la frontière turque.

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C’est également là une des idées de génie d’Erdoğan : engager l’armée dans une « bataille patriotique » pour lui faire oublier, autant que possible, les purges importantes auxquelles elle est actuellement soumise suite au putsch du 14 juillet. Un militaire sur le terrain se pose moins de questions qu’à la caserne ! Un nouvel « héro » a d’ailleurs été désigné pour servir d’exemple, le lieutenant général Zekai Aksakalli, le chef des forces spéciales qui aurait dirigé le début de l’opération « Bouclier de l’Euphrate ». C’est un des généraux qui a résisté aux putschistes de juillet. En reconnaissance, il a même été promu en août.

Deuxième point : Erdoğan (via son Premier ministre) a exigé que les combattants kurdes des FDS qui avaient participé à la prise de Manbij reviennent sur leurs bases de départ situées à l’est de l’Euphrate. Et là, c’est un succès diplomatique car Washington a enfoncé le clou en menaçant de couper les vivres aux FDS si les combattants kurdes ne s’exécutaient pas. Officiellement, ils sont en train de le faire…

Ce véritable lâchage des Kurdes par Washington s’explique peut-être parce que les Turcs se sont enfin décidés à passer à l’action contre Daech bien que, comme je l’ai exposé auparavant, ce n’est pas leur souci prioritaire. La création d’une « zone tampon » laisse entrevoir de nouvelles opportunités :

–         la création de camps de réfugiés dans cette zone ;

–         l’installation de mouvements d’opposition non islamistes à Bachar el-Assad ;

–         la création d’une base de départ pour une reconquête ultérieure de territoires sur les islamistes radicaux de Daech et d’Al-Qaida « canal historique ».

De plus, si l’offensive turque est un succès, une petite ville extrêmement symbolique devrait également tomber : Dabiq. Or, dans la doctrine défendue par Daech, c’est dans cette localité que doit avoir lieu l’ »affrontement final » entre les puissances du « bien » qu’il affirme représenter et les puissances du « mal ». Une défaite serait psychologiquement très dure à supporter pour les idéologues du GEI (mais je ne me fais pas d’illusions, ils trouveront bien une explication). Cela dit, Daech n’est pas vaincu. A titre d’exemple, ses combattants sont repartis à l’offensive au sud de Manbij et d’Hassakeh. Il faut dire que les forces kurdes doivent être quelque peu démoralisées en ce moment, leur objectif de fondation d’un Etat indépendant au nord de la Syrie s’éloignant à grands pas.

Pour l’instant, le grand gagnant de ce retournement de situation est le président Erdoğan qui a agi, à son habitude, avec une habileté et une intelligence redoutables. En fait, il parvient à rouler tout le monde dans la farine arrivant même à convaincre la majorité de son peuple que le mouvement Gülen, qui l’a pourtant aidé à parvenir au pouvoir en 2003, est maintenant derrière tous les malheurs de la Turquie. Les Américains sont d’ailleurs désormais bien embarrassés avec cet encombrant résident de Pennsylvanie dont l’extradition est demandée par Ankara (2).

Il reste deux inconnues de taille dans l’équation qui est en train de se poser au nord de la Syrie : quelle va être l’attitude de l’axe Moscou-Damas-Téhéran ? Il semble qu’Erdoğan ait, là aussi, fait preuve d’habileté renouant les contacts officiels et officieux qui avaient été rompus ces dernières années. Il a su se rendre incontournable. Pour s’en convaincre et à titre d’exemple, il suffit de voir comment, avec la crise des réfugiés il tient l’Europe à sa merci. Et surtout, quelles vont être les conséquences sécuritaires en Turquie même. Daech et le PKK vont vraisemblablement réclamer le prix fort dans les semaines à venir… Mais, d’expérience, les Turcs sont extrêmement résilients et ne cèdent pas aux menaces.

(1) Sans compter les rebelles syriens mais leur nombre serait aussi limité à quelques centaines.

(2) Il est fort probable qu’il soit prié de rejoindre des cieux plus cléments.

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