La Russie a revendiqué la frappe aérienne ayant tué le porte-parole et numéro deux de l’Etat islamique, Abou Mohammed al-Adnani, que les Etats-Unis ont affirmé avoir ciblé. Qui dit vrai ? Qui dit faux ?
Quelques heures après sa mort annoncée, le stratège de l’Etat islamique (EI) Abou Mohammed al-Adnani s’est retrouvé au centre d’une nouvelle bataille de propagande entre les Etats-Unis et la Russie. Les deux pays, engagés sur le terrain syrien, se disputent la paternité de la frappe qui a éliminé celui qui était aussi le porte-parole du groupe djihadiste.
Dans un premier temps, un responsable américain a annoncé mardi 30 août au soir que les forces de la coalition internationale avaient mené « une frappe de précision » près d‘Al-Bab, au nord-est d’Alep, visant « un haut responsable de l’EI », sans préciser s’il s’agissait de son numéro 2, ni la date de cette opération.
La surprise russe, « une blague ».
Quelques heures plus tôt, le groupe djihadiste avait annoncé qu’Abou Mohammed al-Adnani était mort dans la province d’Alep « en inspectant les opérations militaires » sans indiquer la date de sa mort. L’assassinat du leader djihadiste est ensuite confirmé par le porte-parole du Pentagone, Peter Cook, qui précise qu’il s’agit bien d’une frappe de la coalition.
Le lendemain, surprise, la Russie revendique la frappe aérienne. Le ministère de la Défense russe affirme que le haut responsable faisait partie d’un groupe d’une quarantaine de combattants de l’EI, tués mardi par une frappe d’un bombardier russe Su-34 près du village de Oum Hoch, dans la région d’Alep. Pas du tout au même endroit. Mercredi soir, un responsable américain du Pentagone raille donc :
« C’est une blague. Ce serait drôle, si l’on faisait abstraction de la campagne que les Russes ont entreprise en Syrie. »
Une autre source américaine, décidément résolue à prouver la véracité des dires des Etats-Unis, a précisé ensuite que la frappe avait été menée par un drone américain Predator, qui a tiré un missile Hellfire sur une voiture dans laquelle le porte-parole syrien était présumé se trouver avec au moins une autre personne. La frappe a été menée par les forces spéciales américaines travaillant avec la CIA, toujours selon cette source.
Al-Adnani, « ministre des attentats » et porte-parole de Daech
Prudent, sûrement pour ne pas froisser ses homologues russes avec qui les Etats-Unis partagent quotidiennement des informations sur leurs opérations respectives en Syrie (et pour ménager un partenaire indispensable à une relance des négociations), le porte-parole du Pentagone, a suggéré qu’il s’agissait peut-être d’un « malentendu » côté russe.
« Nous n’avons aucune information qui vienne corroborer les affirmations de la Russie selon lesquelles elle a frappé al-Adnani. »
Mais alors qui a tué Abou Mohammed al-Adnani ?
Alep, zone à multiples acteurs.
Les Etats-Unis ont assuré que le processus de vérification se poursuivait. Les Américains se sont-ils avancés trop tôt ? La Russie s’est-elle, opportunément, attribuer une prise, qui à l’évidence est un joli coup ?
Difficile de répondre tant les lignes de front sont complexes et le nombre d’acteurs importants dans cette région qui s’étend du nord-est d’Alep et la frontière turque. Il y a le régime de Bachar al-Assad soutenu par les Russes, les rebelles syriens soutenus par la Turquie (qui vient de s’engager au sol dans le conflit) et la coalition internationale menée par les Etats-Unis, l’alliance kurdo-arabe des Forces démocratiques syriennes et les djihadistes.
La Russie peut-elle être à l’origine de la frappe ? On ne peut pas écarter cette hypothèse. Moscou a déjà mené des frappes contre les djihadistes, et le pays a les capacités de viser ce type de cible à haute valeur.
« Les Russes n’ont certainement pas le même niveau de compétences en termes de ciblage d’opportunité que peuvent avoir les Américains, mais ils ont des capacités qu’ils ont montrées par le passé en Tchétchénie, ils savent le faire », explique Philippe Gros, chargé de recherche, à la Fondation pour la recherche stratégique. Il ajoute :
« Par ailleurs, il ne faut jamais écarter la possibilité d’un ‘coup de bol’, surtout dans un contexte où les combattants sont très mouvants. La Russie a très bien pu tuer le chef propagandiste de l’EI parce qu’il se trouvait présent dans un groupe qu’elle visait. »
Cependant, de nombreux éléments font pencher la réalité vers une frappe menée par la coalition occidentale. Statistiquement, la majeure partie des pertes de l’EI sont dues à leurs frappes. Les dégâts occasionnés par les Russes contre l’EI sont bien moindres que ceux de la coalition. D’après les chiffres fournis par Moscou en mai dernier, les forces russes ont tué 28.000 islamistes radicaux en Syrie avec leurs dizaines d’avions militaires et les Etats-Unis auraient tué seulement 5.000 combattants. Selon le Washington Post :
« Les responsables russes ont des statistiques sur l’intervention de la Russie qui sont vraisemblablement exagérées et conçues pour minimiser les efforts des Etats-Unis. »
L’EI pas une priorité pour les Russes.
La Russie mène depuis septembre 2015 une campagne de frappes aériennes en soutien aux forces du régime en menant notamment des bombardements autour d’Alep. Officiellement, Moscou affirme, entre autres, viser les djihadistes de l’EI. Mais dans les faits, la plupart de ses bombardements ciblent en priorité les rebelles opposés à Bachar al-Assad dont la Russie est l’alliée. C’est pourquoi Peter Cook a rappelé :
« Dès le début, la Russie, comme vous le savez, a passé la majeure partie de son temps, de sa campagne militaire, à soutenir le régime de Bachar al-Assad. Elle n’a pas consacré ses efforts à cibler les leaders de l’EI. »
Selon le site américain Institute for the Study of War, qui présente régulièrement des rapports sur les opérations militaires, la Russie a, entre le 28 juillet et le 29 août, continué à concentrer sa campagne aérienne contre Alep-ville et ses environs, après que les groupes d’opposition ont brisé le siège des quartiers Est le 6 août, afin de rétablir l’encerclement du régime. La Russie a mené des frappes en appui des forces pro-régime dans les quartiers de la banlieue sud d’Alep pour faire reculer l’opposition.
L’organisme, qui se fonde sur les rapports des réseaux locaux des activistes syriens, sur les déclarations des Russes et des Occidentaux, ainsi que sur les documents publiés dans les médias, rapporte également que la Russie a dirigé ses opérations aériennes contre une zone tenue par l’opposition à l’ouest et au sud-ouest de la province d’Alep pour tenter de bloquer l’envoi de renforts de la province d’Idlib vers la ville d’Alep.
Enfin, elle a mené des sorties au nord-ouest d’Alep-ville pour empêcher l’opposition d’établir une ligne de front entre l’ouest de la ville d’Alep et la route de Castello, contrôlée par les troupes gouvernementales. Ainsi, l’Institute for the Study of War résume :
« La Russie continue d’utiliser ses capacités aériennes pour perturber le mouvement de l’opposition dans le nord de la Syrie et la rendre plus vulnérable à une contre-offensive pro-régime à Alep-ville. »
Enjeu de communication pour la Russie.
Pour Moscou, prétendre être à l’origine de la mort d’Abou Mohammed al-Adnani, contribuerait à crédibiliser son rôle principal dans la lutte contre le terrorisme, malgré le décalage avec la réalité, et ainsi répondre aux critiques.
« Il faut se rappeler que l’une des raisons pour lesquelles la Russie s’est engagée en Syrie est aussi de s’attribuer un rôle de pivot au Moyen-Orient », souligne Philippe Gros avant d’ajouter :
« Mais toute leur stratégie consiste à empêcher l’effondrement du pouvoir à Damas. »
Et non de combattre l’EI.
Mort d’Al-Adnani, « ministre des attentats » et porte-parole de Daech.
L’Etat islamique vient d’annoncer la mort de son porte-parole Abou Mohammed al-Adnani, qui avait exhorté les partisans de l’EI à passer à l’action dans leur pays d’origine en utilisant n’importe quelle arme disponible.
Il était le probable commanditaire des attentats de Paris et Bruxelles. L’un des principal recruteur de djihadistes étrangers. Et la voix de Daech. Celle qui appelait « chaque musulman » à « tuer tout infidèle ». Celle qui promettait monts et merveilles à ceux qui rejoindront les rangs de l’Etat islamique (EI). Selon Daech, son porte-parole, le Syrien Abou Mohammed al-Adnani, a été tué à Alep, la grande ville du nord de la Syrie ravagée par des combats.
Abou Mohammed al-Adnani s’était notamment illustré en exhortant les partisans de l’EI à passer à l’action dans leur pays d’origine en utilisant n’importe quelle arme disponible, couteau, pierre ou véhicule, contre les citoyens des pays membres de la coalition anti-djihadistes, un appel qui aurait inspiré plusieurs attaques en Europe, comme celle de Nice ou de Magnanville, en France.
Abou Mohammed al-Adnani pourrait être le commanditaire des attentats de Paris et de Bruxelles. C’est ce qu’avaient révélé des documents internes de Daech qui avait fuité en avril 2016, lors des Daech leaks. Le Combating Terrorism Center américain, qui avait analysé ces milliers de données, affirmait alors que le porte-parole du groupe islamiste était à l’origine de plus de 30% des recrutements de combattants étrangers.
Un réseau construit derrière les barreaux.
Ce Syrien de 38 ans, de son vrai nom Taha Sobhi Falaha, a grandi dans une famille modeste de la province d’Idlib, proche d’Alep en Syrie. Il embrasse d’abord une carrière d’ouvrier en bâtiment avant de rejoindre l’Irak, en 2003, pour contrer la coalition anti-Saddam Hussein, conduite par les Etats-Unis, qui viennent d’envahir le pays. Au bout d’un an, il est fait prisonnier par les Américains et passe deux ans dans un camp à Bucca, dans le sud de l’Irak.
Durant sa période de captivité, il fait la connaissance des futurs dirigeants de l’Etat islamique, et notamment d’Abou Bakr al-Baghadi, actuel chef de l’organisation terroriste. Après sa sortie de prison, al-Adnani est nommé porte-parole de Daech au moment de la proclamation du califat, en juin 2014.
C’est lui qui délivre ce message glaçant dans une vidéo postée sur Twitter en septembre 2014 :
« Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen-en particulier les méchants et sales Français- ou un Australien ou un Canadien, ou tout citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’Etat islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière. »
En dehors de ses qualités d’orateur, al-Adnani était également un logisticien hors pair qui aurait coordonné les attaques de Paris en novembre 2015 et celles de Bruxelles en mars 2016, depuis la Syrie, d’après le spécialiste du terrorisme Alain Bauer. Sa voix a par ailleurs été identifiée sur le commentaire de la vidéo revendiquant les attentats du 13 novembre.
Le « ministère des attentats » de Daech.
Le Syrien était probablement à la tête d’une unité chargée des « opérations extérieures », sorte de « ministère des attentats sur le sol étranger ». Selon « Le Parisien », un combattant de l’EI, interpellé à son retour de Syrie par la DGSI en juin 2015, mentionnait déjà l’importance de ce personnage dans les projets d’attentats à venir.
Le nom d’Al-Adnani est également cité dans l’enquête qui a été ouverte à la suite des attentats de janvier 2015. Des enregistrements audio de la voix d’al-Adnani ont été retrouvés sur l’ordinateur et la clé USB d‘Amédy Coulibaly, l’auteur de la tuerie de l’Hyper Cacher.
Abou Mohammed al-Adnani faisait partie des djihadistes les plus recherchés par les Etats-Unis. Les Américains l’avaient d’ailleurs placé sur la liste antiterroriste des « Rewards for Justice » et promettaient la somme de cinq millions de dollars pour tout renseignement susceptible de conduire à son arrestation. Il a donc finalement été tué « dans la province d’Alep en inspectant les opérations militaires », assure l’EI dans un message relayé par son agence de propagande Amaq.
L’information n’a pas été confirmée pour le moment par les pays membres de la coalition.