Duterte, un dictateur plébiscité dont les méthodes inquiètent.

Duterte lutte drogue

Il aura fallu une petite trentaine d’années au peuple philippin qui, en 1986, semblait s’être définitivement libéré de la dictature sanglante de Ferdinand Marcos, pour être rattrapé par ses vieux démons. En quelques mois Rody Duterte, le nouveau Président arrivé aux manettes du pouvoir par le choix des urnes en mai dernier, a réactivé l’engrenage de l’arbitraire et de la terreur, en lançant, avec des méthodes expéditives et sanguinaires, une campagne contre le trafic de drogue. Le spectre de la loi martiale, en vigueur pendant 9 ans sous Marcos, se profile à nouveau à l’horizon. A l’époque (1972-1981), les prisons du pays comptaient 70 000 prisonniers politiques pour 48 millions d’habitants. Sans surprise, Duterte, qui se décrit lui-même comme un dictateur, soutient actuellement un projet de réhabilitation de Marcos, décédé en 1989, comme un prétendu moyen de rassemblement et de cohésion de la nation. Mais pire encore, il s’est récemment comparé à Hitler, se disant heureux s’il pouvait massacrer 3 millions de drogués, avant de s’excuser publiquement auprès de la communauté juive.

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Un enfer quotidien.

Dans ce pays asiatique de 100 millions d’habitants (ils étaient 27 millions en  1960!), gangrené par la corruption, les couches les plus défavorisées de la population se sont enfoncées, au fil des dernières années, dans un état de misère abjecte, en dépit d’une insolente croissance économique ( une moyenne annuelle de 6,3%). Sans parler des autres fléaux (épidémie de dengue hémorragique en 2016 – 200000 cas ont été recensé en  2013 -, séismes, tempêtes tropicales, etc.), qui accablent cette ancienne colonie de la Couronne espagnole et des Etats-Unis, et font leur immense lot de victimes d’année en année. Le film Ma’Rosa du réalisateur Brillante Mendoza, primé à Cannes en 2016, montre, à cet égard, sans détours, l’enfer quotidien que vivent des millions de Philippins.

Dans un tel contexte, Duterte, avec ses promesses d’éradication de la pauvreté et sa volonté de remise en ordre du pays, a été élu haut la main avec une avance de presque 7 millions de votes sur ses adversaires, Manuel « Mar » Roxas et Grace Poe.

Mais pour l’heure, face au déchaînement de violence inouïe engendré par la traque acharnée de milliers de trafiquants présumés par le pouvoir, des acteurs locaux (personnalités politiques et religieuses, défenseurs des droits de l’homme) s’insurgent contre cette dérive. Au niveau global, cependant, il n’est pas certain que la communauté internationale ait réellement pris la mesure de la danse macabre qui se déroule sous ses yeux. Et sans doute est-il déjà trop tard, à ce stade, pour enrayer l’engrenage de la terreur. Cependant, les mensonges électoraux ne sont pas parmi les choses qu’on peut lui reprocher.  S’inspirant sans doute des méthodes éprouvées des Khmers rouges au Cambodge, il annonça pendant sa campagne, qu’il était prêt à « bouffer le foie » des trafiquants de drogue s’il était élu…

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Duterte l’héritier.

Deux mois après sa victoire,  le 16 juillet 2016, il a tenu parole. Dans une scène digne du Parrain, filmée puis diffusée publiquement avec la bénédiction de la Présidence de la République philippine, Duterte, ayant convoqué l’homme d’affaires sino-philippin Peter Lim, suspecté d’être à la fois un baron de la drogue et un membre d’une triade chinoise sur l’île de Cebu, lui tint littéralement ce langage: « Je vous signale que je vais vous faire exécuter. Si je parviens à avoir la preuve de votre implication, je vous achèverai ». Alors que sous le coup de l’épouvante, Lim s’empressait de clamer son innocence devant les caméras et se disait « propre à 500% » (!), le nouveau président répondit qu’il avait horreur des menteurs.

Avant son élection en mai 2016, Duterte, souvent décrit complaisamment comme un homme du peuple (alors qu’il est l’héritier d’une dynastie de politiciens bien implantés sur l’île de Cebu et donc pas différent des ses deux principaux adversaires, Mar Roxas et Grace Poe, issus eux aussi des grandes familles de l’archipel), avait suggéré à la communauté des hommes d’affaires philippins d’investir dans le secteur des pompes funèbres en leur promettant de fournir lui-même les corps de milliers de criminels -100 000 selon ses propres estimations – et de jeter tant de cadavres dans la baie de Manille que les poissons s’engraisseraient.

Ces déclarations outrancières ont incité les médias à le comparer, dans un premier temps, à Donald Trump. La comparaison s’arrête là car, concrètement, son bilan en termes de victimes était déjà inquiétant avant même l’élection présidentielle du 9 mai 2016, alors que Trump n’a jamais tué personne. A l’époque, Duterte se vantait d’avoir abattu, avec un fusil M16, les trois ravisseurs et violeurs d’une jeune fille chinoise à Davao, fief familial dont il était longtemps le maire. Interrogé par des journalistes sur sa possible implication dans le meurtre d’un trafiquant de drogue jeté d’un hélicoptère, il leur répondit après un long silence qu’il n’y avait personne pour en témoigner.

Mais c’est avant tout les méthodes qu’il utilisa en tant que maire à poigne de la ville de Davao pendant vingt-deux ans, pour éliminer les criminels, qui auraient dû depuis longtemps mettre la puce à l’oreille des observateurs de la vie politique de la région. Longtemps suspecté de contrôler des escadrons de la mort recrutés à la fois auprès des forces de sécurité, d’anciens rebelles communistes de la National People’s Army (NPA) et de la pègre, et appelés pudiquement « vigilantes » par la population, Duterte a reconnu récemment des accointances avec ces milices illégales, se vantant d’avoir réussi à épurer la société d’éléments nuisibles et revoyant même à la hausse les pronostics des journalistes qui faisaient état de plusieurs centaines de victimes.

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Digong l’incorruptible.

Ainsi, comme il l’avait promis pendant la campagne présidentielle, « Digong », comme il est surnommé, a entamé une vaste opération nationale de nettoyage dans le cadre d’une campagne antidrogue, dont l’objectif proclamé serait de débarrasser le pays d’un fléau en pleine expansion. C’est ainsi que quotidiennement les médias du pays font, à l’unisson, le décompte macabre des trafiquants assassinés. Et ce, pour le plus grand plaisir des « masses populaires », qui admirent l’aplomb, le sang-froid et la détermination, de ce président de la République, aux méthodes certes sanguinaires, mais qui ose s’attaquer frontalement à des groupes criminels liés aux triades chinoises, dont les tentacules s’étendent à l’ensemble de la planète.

Rodrigo Duterte est un révolté et un écorché vif. A 71 ans, il gouverne le pays avec la hargne chevillée au cœur. Cet état psychologique s’expliquerait par les révélations qu’il a lui-même livrées à la presse. Adolescent, il aurait été la victime d’abus sexuels perpétrés par un prêtre américain, en mission dans l’archipel dans les années 1950. Décédé en 1975, cet individu, tout comme son frère également prêtre, fut accusé d’agissements similaires sur plusieurs mineurs aux Etats-Unis. Lors du voyage du pape François aux Philippines en 2015, Duterte, agacé par les embouteillages causés par la venue du Souverain pontife dans la capitale, s’était exclamé : «Le pape, fils de p…, pourquoi tu ne rentres pas chez toi!». Il daigna s’excuser par la suite auprès du Vatican, mais l’Eglise catholique, pourtant très puissante dans ce pays profondément pieux, savait désormais parfaitement à quoi s’en tenir : il serait bien difficile d’amadouer le Président et de le raisonner dans son mépris pour la chose religieuse.

En outre, ses commentaires révoltants à propos de Jacky Hamill, une missionnaire australienne de 36 ans, violée et assassinée par des détenus lors de la crise des otages de Davao en 1989, ont enlevé toute illusion au clergé phillippin sur la personnalité du nouveau maître du pays. Duterte déclara, pendant sa campagne présidentielle, sur le ton de la plaisanterie, qu’il avait lui-même, à l’époque, ordonné l’exécution des preneurs d’otages, tout en regrettant de ne pas avoir été le premier à violer la victime qui, selon lui, était si belle.

Selon des sources proches de l’Eglise, Duterte serait sur le point de remplacer subrepticement l’influence des Catholiques sur la vie de la Nation par l’inculcation de valeurs susceptibles de renforcer sa mainmise sur les esprits. Ce sera donc bientôt « Le monde selon Rody » dans les manuels scolaires, plutôt que l’enseignement des valeurs défendues par le pape François!

En août 2016, Duterte, irrité par les critiques de Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations unies, concernant son style de gouvernance, menaça de quitter l’Organisation, s’inspirant sans doute de Nikita Krouchtchev tapant violemment son pupitre avec sa chaussure à la tribune de l’Organisation en 1960 ! N’éprouvant par ailleurs aucun sentiment d’infériorité vis-à-vis du « grand frère » américain, Duterte, courroucé par les déclarations en sa défaveur, pendant la campagne présidentielle, de Philip Goldberg, ambassadeur des Etats-Unis, déclara, lors d’une interview le 10 août : “Comme vous le savez, je me bats avec l’ambassadeur (du secrétaire d’Etat John Kerry), son ambassadeur homosexuel, le fils de p…. » . Le 6 septembre, Duterte proféra la même insulte à l’encontre de Barack Obama pour illustrer le fait que : “Les Philippines ne sont pas une colonie des Etats-Unis”. Ce qui lui valut l’annulation de la rencontre bilatérale prévue avec le Président américain à l’occasion du sommet de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) à Vientiane, Laos, le lendemain.

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3600 “nuisibles” éliminés !

Mais il se trouve que, pour une fois, les promesses de campagne ont été tenues. Pour l’heure, en quelques mois Duterte peut se réjouir de l’élimination – dans l’arbitraire le plus total – de quelque 3600« nuisibles », tombés sous les balles des forces de sécurité, de milices secrètes et également de citoyens volontaires qu’il a gaiement autorisé à prendre part à la curée générale – et insensée – contre tout individu impliqué dans le trafic de drogue. Danica May Garcia, une fillette de 5 ans, abattue d’une balle dans la tête, le 23 août, est une victime collatérale de la guerre personnelle que le Président mène contre la drogue.

Toute la pyramide du narcotrafic serait dans la ligne de mire du Président : du petit revendeur de shabu (la came locale) aux « généraux-narcos », comme il aime à appeler les hiérarques véreux qui, au sein des forces de police, protègent les activités des groupes criminels (certains croupissent déjà dans les geôles du pays). Les drogués – « plaie de la société » – et souvent revendeurs de drogue eux-mêmes – sont évidemment dans le collimateur du pouvoir. Tous sont « invités » à venir se faire connaître au plus vite des autorités, à dénoncer d’autres « vecteurs du Mal » dans leur entourage proche et à s’amender au plus vite sous peine …de mort imminente. Cette formule a, de toute évidence, rapidement montré son efficacité : Selon le général De la Rosa, directeur général des forces de police philippines, à la fin du mois d’août 2016, 600 000 suspects (trafiquants et drogués) se seraient d’ores et déjà rendus aux autorités.

Mais la lutte antidrogue est certainement l’arbre qui cache la forêt. Cette entreprise finalement très consensuelle au sein d’une société encore fort conservatrice, n’est que « le produit d’appel » destiné à rallier, dans un premier temps, le soutien du plus grand nombre de citoyens, en vue de futures démonstrations de force dans d’autres domaines.

En effet, Duterte, loin d’être fou, entend bien continuer à faire avancer des dossiers aussi lourds que celui du différend sino-philippin en mer de Chine méridionale (appelée « mer des Philippines occidentales » par les Philippins) ou celui de la place dévolue à la minorité musulmane dans les institutions nationales et dans la société.

En mer de Chine, les prétentions territoriales de la Chine populaire, qui revendique des « droits historiques », se heurtent à celles des Philippines, du Vietnam, de la Malaisie, de Brunei et de Taiwan. Le 12 juillet 2016, un tribunal ad hoc affilié à la Cour permanente d’arbitrage (CPA) de La Haye a jugé que la Chine avait « violé les droits souverains » de Manille dans sa zone économique exclusive (ZEE)1. Mais toute avancée concrète semble bloquée pour l’heure.

En ce qui concerne la lutte qui oppose l’Etat philippin aux indépendantistes musulmans dans le sud du pays (150 000 morts en 40 ans), Duterte, en tant qu’édile de la République sur l’île de Mindanao pendant plus de deux décennies, a une longue expérience des rapports houleux entre communautés chrétienne et musulmane (5% de la population selon le recensement de 2000 mais 11% en 2011 selon la National Commission on Muslim Filipinos). Et ce, à l’heure où l’un des groupes terroristes les plus dangereux de la région, Abou Sayyaf, a abandonné son affiliation à Al Qaïda, pour se rattacher à l’Etat islamique. Principalement implanté à Mindanao, Jolo et Basilan, dans le sud du pays, Abou Sayyaf, par le biais d’attentats sanglants, de prises d’otages et de décapitations, a pour objectif, depuis les années 1990, de constituer un Etat islamique en Asie du Sud-Est. Cette nouvelle entité serait, dans un premier temps, composé de l’archipel de Sulu et d’une partie de Mindanao, avant de s’étendre plus largement, grâce à des alliances avec d’autres groupes terroristes islamiques de la région.

Rodrigo Duterte

Adieu à la démocratie libérale.

Duterte a promis d’écraser Abou Sayyaf et donné l’ordre d’exterminer jusqu’au dernier les combattants de ce groupe, qui a décapité les deux otages canadiens John Ridsdel et Robert Hall en 2016 et détient encore le Norvégien Kjartan Sekkingstad, tous capturés en 2015. Implacable avec les terroristes, Duterte tente cependant de ménager les musulmans mainstream, comme les appellent les Philippins, par contraste avec les radicaux. A l’occasion de la fin du ramadan, il a d’ailleurs tenu a célébré l’Aïd-el-fitr, le 7 juillet 2016, avec la communauté musulmane dans sa ville de prédilection, Davao. Il préconise actuellement une fédéralisation du pays qui, selon lui, permettrait de régler de manière pacifique, l’épineuse question de l’indépendantisme musulman.  Il exige également, depuis septembre 2016, le départ des forces spéciales américaines du sud du pays, les accusant d’aggraver la situation d’instabilité. Et, remettant en question le traité de défense signé en 1951 entre les Philippines et les Etats-Unis (acquisition de trois quarts des équipements de défense auprès des Etats-Unis), il a annoncé qu’il allait désormais acheter des armes à la Russie et à la Chine.

En conclusion, par une cruelle ironie du sort, il aura suffi de quelques mois pour que la démocratie libérale, telle que l’incarnait le prédécesseur de Duterte – le très affable Benigno Aquino (fils de la présidente Cory Aquino, qui succéda en 1986 à Marcos) – donne naissance, par la magie des urnes, à un régime tyrannique et sanguinaire, qui commence à donner des sueurs froides aux chancelleries occidentales.

Duterte est parvenu, avec une grande habileté, à se libérer des codes habituels de la communication politique et à s’imposer dans l’arène policée des relations internationales, sans que personne ne voie rien venir. Et ce qui se déroule ici semble malheureusement être le signe annonciateur de nouvelles formes de gouvernance – aux antipodes de la démocratie libérale – dans le monde multipolaire de l’après-guerre froide.

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