Le président russe redoute une victoire des islamistes, le massacre des chrétiens orthodoxes et le chaos dans la région. Peut-on lui donner tort ?

Vladimir Poutine attend l'arrivée de ses hôtes au sommet du G20, le 5 septembre, à Saint-Pétersbourg.

« Wahhabites » : c’est le vocable généralement employé par les Russes pour désigner les terroristes qui sévissent dans leurs Républiques musulmanes du Nord-Caucase. Le rite wahhabite, en vigueur en Arabie saoudite et au Qatar, se caractérise par une vision et une pratique particulièrement rigoristes de l’islam. Beaucoup plus rigide encore que l’islam chiite pratiqué dans l’Iran des mollahs. Pour Moscou, le danger qui menace la Fédération de Russie n’est pas théorique, et c’est une véritable guerre que livre le Kremlin au fondamentalisme sunnite. La montée en puissance des groupes islamistes en Syrie, la mobilisation des brigades internationales du djihadisme mondialisé apportent de l’eau au moulin de la diplomatie russe. Comme le risque de voir les chrétiens syriens, majoritairement orthodoxes, dont la Sainte Russie est le protecteur historique, massacrés ou chassés du pays.

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Bien sûr, Moscou utilise aussi la carte syrienne dans un jeu compliqué de rapport de force avec l’Occident en général et les États-Unis en particulier. Mais il serait erroné de résumer la position russe à une simple affaire de marchands de tapis ou à la défense d’intérêts commerciaux d’ailleurs presque inexistants en Syrie. Quand Poutine dit redouter l’effondrement de l’État syrien et le chaos qui s’ensuivrait – à l’instar de ce qui s’est passé en Irak -, peut-on lui donner tort ?

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Poutine n’est pas Staline.

Mais, objectera-t-on, peut-on faire confiance à un tel individu ? Poutine, martèlent à satiété les nouveaux missionnaires de la morale universelle, est un affreux dictateur formé au KGB. Il foule au pied les droits de l’homme et la démocratie, fait poursuivre les valeureuses Femen, embastille les gentils oligarques. Pas étonnant qu’un tel satrape, s’indigne-t-on boulevard Saint-Germain, défende Bachar el-Assad. « Asinus asinum fricat » (l’âne frotte l’âne), disait-on jadis dans la Rome antique.

L’ennui, c’est que cette caricature ne correspond pas à la réalité. La Russie est loin d’être une démocratie exemplaire. Mais les libertés y sont davantage respectées que, par exemple, en Chine, pourtant regardée par le monde entier avec les yeux de Chimène et ceux de l’oncle Picsou. La télévision est sous contrôle, mais il existe une presse écrite indépendante très critique. L’Internet demeure libre, même si une loi permettant aux autorités de bloquer les contenus jugés nuisibles ou dangereux pour les enfants inquiète certains. La récente élection municipale à Moscou prouve que le parti de Poutine ne fait pas la pluie et le beau temps : l‘opposant Alexaï Navalny a réalisé officiellement un score de 27 %, 35 % selon lui.

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« La fin du communisme a été une bénédiction, la fin de l’URSS, une malédiction », entend-on souvent à Moscou. Poutine, comme beaucoup de Russes, partage sûrement ce point de vue et une certaine nostalgie impériale. Mais c’est, avant tout, un pragmatique, comme vient de le démontrer son initiative sur la Syrie. Il navigue entre deux pôles encore puissants : les nostalgiques du communisme et un nationalisme de plus en plus exacerbé. Tout en cherchant à s’appuyer sur les couches montantes : 40 % des Russes appartiennent aujourd’hui à la classe moyenne.

« Poutine est une sorte de centriste à la sauce locale », analyse un bon connaisseur. Évidemment, ce n’est pas François Bayrou. Mais ce n’est pas Staline non plus.

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Syrie : le plan secret Obama-Poutine.

Présentée comme spontanée, la proposition russe de démanteler l’arsenal chimique syrien a en réalité été discutée en amont entre Moscou et Washington.

Barack Obama et Vladimir Poutine, au sommet du G20 de Saint-Pétersbourg.

Le scénario était trop bien ficelé pour être totalement spontané. Lundi matin, le secrétaire d’État américain John Kerry tient à Londres une conférence de presse destinée à convaincre l’opinion du bien-fondé de frappes contre la Syrie. Interrogé sur les raisons qui pourraient empêcher une telle issue, le chef de la diplomatie américaine répond : « Bien entendu, il [Bachar el-Assad] pourrait restituer l’intégralité de son arsenal chimique à la communauté internationale, dans la semaine à venir, tout rendre, tout sans délai. […] Mais il n’est pas près de le faire, et il ne le peut pas. »

L’auditoire est bouche bée. En glissant au régime syrien la clé d’une sortie de crise, le secrétaire d’État américain vient apparemment de commettre un terrible impair. Pour atténuer la « bourde » de son patron, le porte-parole du département d’État, Jen Psaki, insistera peu après sur le caractère « rhétorique » de la remarque, rejetant toute offre de négociation à l’adresse d’un « dictateur brutal » indigne de confiance. Mais il est déjà trop tard. En début d’après-midi, une « bombe » est lancée depuis Moscou.

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Donner une chance à la diplomatie

Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov prend au mot son homologue américain et propose à son allié syrien de placer son arsenal chimique sous contrôle international avant de le détruire. Une occasion que Damas saisit au bond en s’empressant d’y répondre par la positive. Tout d’abord stupéfaites, les chancelleries occidentales répondent favorablement à ce que l’on appelle désormais « la proposition russe ». Le soir même, Barack Obama, qui salue une « percée importante », écarte pour l’heure la perspective de frappes imminentes en Syrie et demande au Congrès de reporter sine die tout vote sur un recours à la force.

Le lendemain, la France reprend la main en présentant au Conseil de sécurité de l’ONU une résolution reprenant les termes de l’offre russe, mais qui y ajoute le fait de déférer les responsables du massacre du 21 août devant la Cour pénale internationale (CPI). En vertu du chapitre 7 sous lequel s’inscrit le texte, tout manquement de Damas à ses obligations légales autoriserait de facto le recours à la force en Syrie. Si les tractations se poursuivent quant à la nature du texte – rien ne garantit que Moscou l’accepte -, Washington et Paris semblent désormais décidés à donner une chance à la diplomatie.

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Paris « pas au courant »

Un dénouement rocambolesque qui ne serait pas entièrement le fruit du hasard. Le 1er septembre dernier, au lendemain de la décision-surprise d’Obama de recourir au vote du Congrès sur la nécessité de frapper, le quotidien israélien Haaretz affirme que le président américain abat en réalité sa dernière carte diplomatique pour résoudre la crise syrienne. D’après Haaretz, qui s’appuie sur des informations émanant de plusieurs chancelleries occidentales, les États-Unis et la Russie travailleraient ensemble sur une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU appelant Bachar el-Assad à transférer son arsenal chimique aux forces russes, sous la supervision d’inspecteurs onusiens. Les gaz neurotoxiques seraient alors extraits de Syrie ou détruits sur place.

Des conditions que l’on retrouve dans les grandes lignes, dix jours plus tard, dans la résolution déposée par la France à l’ONU. Interrogé par le Point.fr, un conseiller de la cellule diplomatique de l’Élysée affirme ne pas avoir eu connaissance de telles négociations entre Moscou et Washington. « La proposition russe n’était pas attendue, mais elle n’est pas surprenante compte tenu de la dernière dynamique des pressions exercées sur son allié syrien », explique le conseiller diplomatique français. Soit, mais Hareetz n’est pas le seul organe de presse à évoquer un plan secret Obama-Poutine.

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Rencontre Obama-Poutine

Ce mercredi, le quotidien américain Boston Globe soutient même que les discussions entre Washington et Moscou durent depuis plus d’un an. D’après un haut responsable de l’administration Obama, cité par le quotidien, l’idée de sécuriser l’arsenal chimique de Bachar el-Assad a tout d’abord été évoquée au sommet du G20 de Los Cabos au Mexique, les 18 et 19 juin 2012. Elles se sont ensuite poursuivies à haut niveau pendant des mois, notamment en avril dernier lors de la visite de John Kerry à Moscou, en dépit du refroidissement des relations bilatérales à la suite de l’épineuse affaire de la liste Magnitsky, puis de celle de l’asile accordé par Moscou à l’ancien consultant américain de la NSA Edward Snowden.

La donne a changé le 21 août dernier avec l’attaque chimique de la Ghouta, dont Washington impute à Damas la responsabilité. C’est donc dans un contexte de frappes américaines imminentes que s’est tenue la semaine dernière une rencontre bilatérale entre Obama et Poutine en marge du sommet du G20 de Saint-Pétersbourg. D’après le Boston Globe, la conversation d’une trentaine de minutes a commencé avec un petit échange, avant que les deux dirigeants ne se lèvent de leurs sièges et ne se retirent dans un coin de la salle pour s’entretenir, devant les yeux ébahis des autres chefs d’État présents. Bien qu’opposés sur le sort à réserver à Bachar el-Assad, les deux leaders auraient alors accepté de coopérer pour sécuriser l’arsenal chimique. C’est Vladimir Poutine qui aurait suggéré l’idée – approuvée par Barack Obama – d’un accord international, projet ensuite transmis à leurs chefs de la diplomatie respectifs, avec la suite que l’on connaît.

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Des « mois de réunions » (responsable américain)

Une intrigue digne d’Hollywood qui ne convainc guère le conseiller diplomatique français. « Peut-être l’idée russe a-t-elle été évoquée à un niveau bilatéral par le passé, mais sûrement pas comme une proposition en bonne et due forme », souligne-t-il. « Il y avait véritablement une logique de frappes. Si cela n’avait pas été le cas, Moscou aurait fait son annonce au sommet du G20, et Barack Obama ne se serait pas livré à de telles déclarations [sur les frappes]« , ajoute le conseiller français.

Un autre haut responsable de l’administration Obama assure que la proposition de Moscou est bien le résultat de « mois de réunions et de conversations » entre les deux parties, « même si un accord n’avait jamais pu être trouvé », tout du moins avant que l’offre ne soit à nouveau abordée à l’occasion du G20. Pour Barack Obama comme pour John Kerry, assure ce responsable, c’est un pari « gagnant-gagnant : « Soit vous réussissez à mettre en oeuvre un système rapide et vérifiable, ou alors vous pouvez dire que vous avez exploré en vain une nouvelle voie diplomatique, ce qui vous apporte de la légitimité et vous permet de gagner des alliés et des élus au Congrès. »

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Bon comme un citron bien rond !

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