François Fillon défend une vision qui tend à fragiliser les instances euro-atlantiques et les équilibres géopolitiques sur le continent.

Vladimir Poutine et François Fillon

La possible victoire de François Fillon à l’issue de la primaire de la Droite et du Centre ouvre la question de la politique étrangère qu’il mettrait en œuvre, s’il était ensuite élu président. Tout en affirmant vouloir recentrer l’Union européenne sur un certain nombre de questions-clés, dont le renforcement de l’espace Schengen et le contrôle des frontières extérieures, il entend faire de la Russie un point d’appui extérieur de sa diplomatie, quitte à fragiliser les instances euro-atlantiques et les équilibres géopolitiques sur le continent. La vision d’une Europe des nations, « de l’Atlantique à l’Oural », est censée sublimer cette inflexion diplomatique. Tout cela n’est pas de bon augure.

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Une relation spéciale avec Poutine.

Les observateurs soulignent que Fillon se prévaut d’une relation amicale avec Vladimir Poutine, une amitié tissée à l’époque où tous deux occupaient la fonction de premier ministre. Il se montre discret sur les caractéristiques du régime et les mœurs politiques locales, et guère plus disert sur la stratégie russe de déstabilisation de l’Europe centrale et orientale. En dernière analyse, Poutine ne serait jamais qu’un « homme-effet », contraint de réagir avec les moyens du bord aux initiatives de l’Occident. Il faudrait donc l’apaiser.

Vladimir Poutine ne tarit pas d'éloges à l'égard de François Fillon. Photo SIPA

Au vrai, la faveur dont Fillon jouit soudainement illustre la « relation spéciale » qu’une partie de la droite parlementaire entretient avec Poutine, malgré la pression croissante exercée par l’appareil d’Etat russe sur les libertés fondamentales et la société civile, sans parler de la politique de Moscou en Ukraine, les menaces sur les Etats baltes et les vraies raisons de l’engagement militaire russe en Syrie. Les plus prudents évoquent un nécessaire « dialogue » et arguent du fait que la diplomatie ne se limite pas aux relations entre démocraties libérales, en nombre limité à la surface de la planète. L’argument laisse entrevoir une certaine gêne, à moins qu’il ne s’agisse d’hypocrisie.

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Soucieux d’afficher leur mâle tempérament, les pro-russe patentés jouent sur l’anti-américanisme, sans souci du fait que l’hostilité systématique aux Etats-Unis est l’un des indices les plus sûrs du déclin français, et ce depuis la défaite de 1871. Ils reprennent la fable du complot américain en Ukraine et leur discours laisse entrevoir un fantasmatique renversement des alliances. Dans le grand remue-ménage géopolitique qu’ils imaginent, la France est supposée retrouver sa puissance historique à travers une alliance avec la Russie, alliance simultanément dirigée contre les Etats-Unis et l’Allemagne.

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Des modérés aux plus hardis, les nouveaux « moscoutaires » ont en commun la référence à une future grande Europe, « de l’Atlantique à l’Oural », selon les termes d’une formule faussement attribuée au général De Gaulle. Du côté russe, on apprécie également la formule, destinée à flatter la vanité de leurs interlocuteurs. Là-bas aussi, elle fait office d’argument d’autorité, mais on en comprend les tenants et aboutissants.

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Une géographie de cabinet.

En vérité, cette définition de l’Europe renvoie à un autre contexte historique. C’est au XVIIIe siècle que Vassili Tatitchev, géographe officiel de Pierre le Grand (1689-1725), place la limite entre Europe et Asie sur les monts Oural. De prime abord, la chose est surprenante. Sur le plan de la géomorphologie, ces modestes reliefs ne constituent pas une zone de rupture. Moins encore si l’on considère la langue, la culture et la géopolitique : l’Empire russe recouvre déjà l’Asie septentrionale et il s’étend jusqu’à l’océan Pacifique.

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Ce découpage spatial relève du dessein géopolitique. Alors que les monarchies de l’Ancien Occident étendent leur souveraineté aux Amériques et rivalisent sur l’Océan mondial, l’idée directrice consiste à poser la Russie en empire, elle aussi dotée d’un centre et de périphéries. Une fois l’Europe arbitrairement délimitée à l’est par l’Oural, la Russie se trouve à cheval sur deux continents, la Sibérie constituant le substitut aux possessions outre-mer des monarchies impériales européennes. Du reste, la formule de Tatitchev n’a guère trouvé d’écho hors de Russie et cette définition de l’Europe relève de la géographie de cabinet.

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Bien plus tard, De Gaulle mobilisera l’idée d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural ». Prenant acte de la rupture sino-soviétique, il mise sur les ferments d’indépendance qu’il croit pressentir à l’est du rideau de fer et imagine un aménagement du statu quo continental, fondé sur la relation Paris-Moscou. Dans sa vision du monde, l’URSS perpétue la Russie d’antan, prétendument liée à la France par une « sympathie séculaire » et une « affinité naturelle ». Par ailleurs, De Gaulle pense que la Sibérie et l’Extrême-Orient russe reviendront inévitablement à la Chine, une anticipation trop souvent ignorée, à Paris comme à Moscou.

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Selon De Gaulle, la formation d’un système de sécurité transeurasien, avec la France et l’URSS pour piliers, permettrait de conserver le contrôle de la question allemande. « Puisque la France n’arrivait pas à prendre l’ascendant sur l’Allemagne dans le cadre du partenariat franco-allemand et des Six, explique Georges-Henri Soutou, elle le ferait dans le cadre de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural avec l’aide de l’URSS ». C’est un retour à l’esprit du pacte franco-soviétique de 1944 (cf. G.H. Soutou, L’alliance incertaine. Les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1997, Fayard, 1997). Au total, rien de bien « européen » dans l’esprit et la pratique.

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Pourtant, le second « coup de Prague », en août 1968, et la doctrine de « souveraineté limitée »  que Brejnev édicte marquent un coup d’arrêt à la nouvelle politique soviétique de la France. Lancé par De Gaulle deux ans plus tôt, le triptyque « détente, entente et coopération » se fracasse sur le phénomène totalitaire et la représentation géopolitique d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural » se révèle non opératoire. Bientôt, De Gaulle n’est d’ailleurs plus au pouvoir.

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La Russie, puissance révisionniste et revancharde.

Aujourd’hui, le contexte international n’est guère plus propice à la mise en œuvre d’une telle « formule », transformée en slogan. Après la Guerre froide, la Russie post-soviétique semblait engagée dans une transition vers la démocratie libérale et elle faisait figure de partenaire naturel de l’Occident. Malgré l’instauration d’une « verticale du pouvoir » et la guerre russo-géorgienne d’août 2008, cette croyance constituait le fondement du « reset » pratiqué par l’Administration Obama. Cette politique a échoué et bien des éléments laissent penser qu’une version Trump du « reset » atteindra vite ses limites.

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Le durcissement politique interne, le rattachement manu militari de la Crimée et la « guerre hybride » menée contre l’Ukraine, ont fini par dessiller les yeux des dirigeants occidentaux. De fait, la politique russe est inquiétante. Le revanchisme et le révisionnisme géopolitique du Kremlin ont pour triple objectif l’extension des frontières russes, la satellisation des Etats voisins (l’« étranger proche ») et la reconstitution d’une force d’opposition à l’Occident. Pour ce faire, le Kremlin prétend nouer une alliance avec la Chine populaire, l’adversaire stratégique des Etats-Unis dans la zone « Asie-Pacifique ».

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Cette grande stratégie pose la Russie en Etat perturbateur qui menace les fondements juridiques et moraux de l’ordre international public européen. Le slogan d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural » représente le voile d’une entreprise de subversion du système de coopération géopolitique qui repose sur deux piliers : l’Union européenne et l’OTAN. Certes, le front occidental a freiné les ambitions russes en Ukraine, mais la transformation de la guerre au Donbass en un nouveau « conflit gelé », nécessairement instable, a permis à la Russie de consolider ses gains (la Crimée, le tiers du Donbass et un levier sur Kiev).

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Si la grande stratégie russe devait l’emporter, l’« Europe des nations » évoquée par Fillon signifierait le retour à des jeux d’alliances et de contre-alliances entre les Etats du Vieux Continent. Dès lors, la masse critique de la Russie pourrait prévaloir dans une Europe fragmentée, découplée de l’Amérique du Nord et transformée en un « petit cap d’Asie ». Dans un tel scénario, on s’interroge sur le rôle de la France imaginé par les nouveaux moscoutaires. Quel sera le prochain leitmotiv : prendre en étau l’Allemagne ? Prévenir un prochain débarquement américain en Europe?

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In fine…

Face au révisionnisme géopolitique russe, un candidat aux plus hautes fonctions doit clairement privilégier les solidarités géopolitiques qui lient la France à ses alliés. Les intérêts de sécurité et la cohésion de l’Europe une et libre sont bien plus importants que les vanités nationales ou les parts de marché, et ce n’est pas la magie des mots, mais le renforcement de la posture de défense et de dissuasion en Europe orientale qui permettra d’ouvrir un nouveau cycle de négociations avec Moscou. Enfin, l’invocation de la tradition et des racines chrétiennes devrait normalement préserver d’une realpolitik doctrinaire, fondée sur des truismes. Berceau de l’Occident moderne, l’Europe incarne une « civilisation de la personne », non pas du knout.

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Jean-Sylvestre Mongrenier, géopolitologue, Chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris VIII), Chercheur associé à l’Institut Thomas More

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