Le prêcheur radical est considéré par certains habitants comme un danger pour la jeunesse, pour d’autres comme un rempart contre le terrorisme.

Rachid Abou Houdeyfa, imam à Brest, le 20 novembre.

L’imam de Brest est dans la tourmente. En 2013, à l’occasion de l’un de ses cours coraniques filmés, on voit Rachid Abou Houdeyfa expliquer à un groupe d’enfants d’une dizaine d’années «qu’Allah transforme soit en porc, soit en singe» ceux qui écoutent de la musique. Des médias avaient déterré la vidéo en septembre. Depuis, en réaction aux attentats du 13 novembre, Valls a annoncé vouloir expulser de France les imams radicaux. Rachid Abou Houdeyfa – Rachid El Jay de son vrai nom – est pointé du doigt comme étant l’un d’entre eux par le député PS du Finistère Richard Ferrand et le préfet du département, Jean-Luc Videlaine. Le domicile de l’imam ainsi que la mosquée Al Sunna ont été perquisitionnés dans la nuit du 19 novembre. Pas de saisie ni d’interpellation, mais un message d’avertissement envoyé par les autorités. Selon Hosny Trabelsi, le maire du quartier de Pontanézen, la perquisition a fait désenfler la polémique et rassuré les Brestois :«L’imam a pu montrer qu’il n’avait rien à se reprocher.»

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Le religieux controversé est à la tête de la mosquée depuis 2004, quand il a succédé à Abdelkader Yahia Cherif, expulsé vers l’Algérie. Son prédécesseur et mentor avait notamment déclaré : «Battre sa femme, c’est autorisé par le Coran dans certaines conditions.»

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l’Islam et le respect des Juifs et des Femmes.. ? Rachid abou Houdeyfa

L’islam pour les nuls

Fréquentée par des barbus qui y affluent en djellaba, la mosquée de cette cité HLM où exerce Rachid Abou Houdeyfa, qualifié de salafiste quiétiste, alimente toutes les craintes de l’extrémisme musulman et du jihad. Néanmoins, certains habitants reconnaissent à l’imam un véritable rôle de médiateur. Il donne un cadre strict aux jeunes. Hélène (1), animatrice socioculturelle à «Ponta» depuis plus de vingt ans, admet que son quartier s’est apaisé après la prise de fonctions de l’imam, en 2004.«Certains jeunes préfèrent se consacrer à l’islam plutôt que de dealer.»L’un des jeunes en question lui reconnaît un rôle de «grand frère».Certains habitants redoutent même son départ : «Cet imam, il tient le quartier. Il vaut mieux qu’il ne soit pas expulsé», dit l’un d’eux. Deux femmes âgées voilées – depuis le début des années 2000, elles sont de plus en plus nombreuses à porter le foulard dans le quartier – plaident en sa faveur. «Rachid, on le connaît depuis qu’il est tout petit. Il fait vraiment du bien aux jeunes. L’islam, ce n’est pas les attentats. C’est nous qui avons peur maintenant, après ce qu’il s’est passé, c’est nous que l’on vise.»

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L’emprise de Rachid Abou Houdeyfa s’étend largement au-delà des frontières de son quartier. Avec son équipe, il a développé une chaîne YouTube, où sont retransmis ses prêches. Chaque vidéo postée est regardée au minimum 50 000 fois. Il alimente aussi des pages sur les réseaux sociaux (180 000 likes sur Facebook et 10 800 followers sur Twitter). Rachid Abou Houdeyfa, c’est un peu «l’islam pour les nuls».

Samedi à Pontoise, deux activistes Femen sont montées sur scène alors que Rachid Abou Houdeyfa et Nader Abou Anas, deux prédicateurs intégristes, s'exprimaient sur le statut de la femme en islam.
Deux activistes sont montées sur scène seins nus alors que Rachid Abou Houdeyfa et Nader Abou Anas, deux imams, s’exprimaient sur le statut de la femme en islam lors du Salon de la femme musulmane qui s’est tenu ce week-end à Pontoise.

Ahmed (1) n’habite pas Brest mais suit régulièrement les prises de parole du religieux sur Internet : «Il m’apporte pas mal de réponses par rapport à ma pratique religieuse. Il aborde des thématiques contemporaines.» Le religieux a réponse à tout : il donne des clés aux jeunes qui s’interrogent sur la pratique de l’islam au quotidien. Peut-on se masturber en regardant du porno, par exemple ? Réponse de l’imam en vidéo : «Pour le Coran […], utiliser ses parties [génitales] de façon illicite, non pas avec son épouse ou ses esclaves, ça, c’est un péché.» Si on leur propose du shit, de la coke ou de l’héroïne ? «Il y a deux chemins, le chemin d’Allah, et celui de Sheitan», le diable, explique-t-il, keffieh sur la tête.

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Rachid Abou Houdeyfa soigne ses mises en scènes. Pour parler de la mort, il tourne sa vidéo près du corps d’un défunt entouré d’un linceul blanc. Quand il s’agit du foot, il troque sa djellaba pour un survêtement, et s’adresse à des enfants dans une salle de sport pour leur apprendre le fair-play : «Le Prophète a dit « si on perd, ne vous enviez pas, il ne faut pas que tu sois jaloux de ton frère ».»

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«Lavage de cerveau»

Pour ses détracteurs, l’imam représente un réel danger, notamment pour les plus jeunes. «Certains enfants de 10 ans vont à la mosquée après l’école plutôt que d’aller à la médiathèque. Il fait aussi dans le périscolaire. Ces enfants nous traitent parfois de mécréants. Quand on fait un goûter d’anniversaire, ils nous demandent s’il y a du porc dans la tarte aux pommes. On est en train de leur laver le cerveau, de créer une fracture entre les enfants qui sont élevés dans les valeurs de la République et ceux qui le sont dans les valeurs de l’islam radical. Que vont-ils devenir ?» s’agace Hélène, l’animatrice socioculturelle. Elle redoute une dérive à l’anglo-saxonne «où les communautés vivent les unes à côté des autres au lieu de vivre ensemble».

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Le maire du quartier, qui y a grandi, tempère : «J’ai vu certaines femmes porter le voile et finalement l’abandonner pour se balader en jean. J’en ai vu d’autres faire le chemin inverse. Rien n’est irréversible.»Pour lui, il faut que l’éducation nationale assume son rôle pour éviter la fracture : «Des parents mettent leurs enfants à la mosquée pour apprendre l’arabe. Or c’est à l’Etat de le faire.» Jusqu’à présent, aucun Brestois n’est parti pour la Syrie, selon le maire. Seule Emilie, une convertie de 25 ans, a fait parler d’elle. Elle a été un temps la compagne de Sid Ahmed Ghlam, qui projetait de commettre un attentat contre une église de Villejuif. Elle fréquentait la mosquée Al Sunna. Interrogé par le Télégramme, Rachid Abou Houdeyfa s’était défendu de la connaître :«Les gens qui sombrent dans l’islam radical ne nous fréquentent pas. Ils ne supportent pas certains prêches.»

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Menace de mort

Le sociologue Raphaël Liogier (lire aussi son interview page 7) confirme : «Pas un seul jihadiste aujourd’hui n’est passé par le salafisme et le néofondamentalisme comme le prône Abou Houdeyfa. Ceux qui se revendiquent du salafisme quiétiste rejettent le jihad parce qu’ils trouvent ça trop moderne.» Abou Houdeyfa est même devenu une cible de l’Etat islamique, qui l’a menacé de mort après que l’imam a sévèrement condamné son action. «Il est mondialement connu, et craint par Daech qui cherche absolument à le discréditer, rappelle Liogier. Ils ont les mêmes cibles sur les réseaux sociaux, sauf que le fondamentalisme que Abou Houdeyfa prône n’est pas politisé, il est dans une logique individualiste et intime, ce qui est très recherché par les jeunes.»

Au sein de sa communauté, on souligne aussi que sa vision de la religion n’est pas compatible avec le jihad. «Rachid, ce n’est pas Daech, il ne faut pas tout confondre. Sur la musique, il n’avait pas tort, notre religion l’interdit», affirme un fidèle à la longue barbe, habillé en djellaba. Un autre, qui remet ses chaussures après la prière, tempère : «Je ne suis pas d’accord avec certaines de ses positions. Pour moi, notre religion, c’est la tolérance. Je viens ici régulièrement faire ma prière parce que c’est plus pratique que la mosquée du centre-ville. Honnêtement, il n’est pas un danger. Il y a des choses à prendre, et d’autres à laisser.»

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Une pétition demandant l’expulsion de l’imam, lancée par le site indépendantiste breton Breizatao, a recueilli plus de 40 000 signatures. Tiraillés, beaucoup d’habitants de Pontanézen souhaiteraient que le salafisme soit qualifié de secte par la loi. Hélène en fait partie : «C’est un combat qui sera long, mais c’est un combat que nous devons mener.»

(1) Les prénoms ont été modifiés.

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L’imam de Brest visé par une enquête préliminaire.

La mosquée Al-Sunna dans le quartier de Pontanézen, à Brest, où exerce Rachid Abou Houdeyfa

Cette action en justice visant Rachid Abou Houdeyfa a été entreprise le 21 avril.
Soit une semaine après les déclarations de François Hollande à son sujet.

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Le 14 avril, le président François Hollande est invité à s’exprimer sur l’imam de Brest sur le plateau de l’émission Dialogues citoyens. Ce dernier, qu’il considère comme un «prêcheur de haine», a créé la polémique après la diffusion sur YouTube de l’une de ses conférences tournée en 2012. Rachid Abou Houdeyfa s’y exprimait devant un parterre d’enfants, leur assurant que ceux qui écoutent de la musique,«Allah le transforme en porc ou en singe». Des propos qui, dès lors, ont été repris pour illustrer la problématique des imams ultraorthodoxes responsables de la radicalisation de certains jeunes musulmans.

Ce jour-là, en direct, François Hollande commet plusieurs erreurs. Il garantit, à tort, que l’imam fait l’objet d’une enquête. Si le domicile de Rachid El Jay, de son vrai nom, a bien été perquisitionné dans le cadre de l’état d’urgence le 20 novembre, aucune poursuite n’a été engagée contre lui. Le président assure aussi que la mosquée Al Sunna dans laquelle il exerce, est désormais fermée. Elle accueille en réalité toujours les fidèles pour le prêche de l’imam le vendredi.

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Une semaine après l’émission, le 21 avril, une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Brest visant l’imam, selon le Télégramme.Joint par téléphone, le parquet ne souhaite pas donner de précisions quant aux motifs de l’enquête, mais elle ne concerne pas des suspicions d’apologie du terrorisme. L’enquête préliminaire devrait en revanche permettre d’observer son train de vie ainsi que la provenance de ses financements. Et pour cause : les revenus du religieux demeurent très opaques. Aucune société n’est enregistrée à son nom, mais il organise régulièrement avec son équipe, Alwassat29, des voyages à Médine et La Mecque.

Aspire à plus de discrétion

Connu grâce à YouTube, Rachid Abou Houdeyfa a aussi fait des vidéos qu’il diffuse un petit business. Ses prêches les plus populaires sur la plateforme sont ensuite édités par la maison d’édition la Sunna, propriété de Globacom, puis revendus en CD et DVD en ligne et dans plusieurs boutiques. Depuis plusieurs mois, le religieux et son équipe tentent surtout de recueillir des fonds afin de construire une école coranique jouxtant la mosquée. Leur but est de poursuivre ce qu’ils ont initié depuis plusieurs années : «L’éducation religieuse, l’apprentissage de la langue arabe et la mémorisation du Coran.» L’objectif est de récolter pas moins que 830 000 euros.

L’Iman « GOOGLE »

L’imam Rachid Abou Houdeyfa semble pourtant tenter de se débarrasser de son image de prêcheur radical et aspirer à plus de discrétion. Dans ses vidéos, il condamne régulièrement le terrorisme, appelle à voter à chaque élection et publiait la semaine dernière encore de nouvelles excuses pour ses propos controversés sur le voile ou la musique, justifiant l’utilisation d’une «métaphore». Dans ses prêches quotidiens, il a délaissé le keffieh pour apparaître désormais tête nue et dans une tenue plus sobre. Et le site officiel de la mosquée auparavant à son nom (www.rachidabouhoudeyfa.com) a migré vers un site plus institutionnel, celui du Centre culturel et islamique de Brest. Pourtant, l’ouverture de cette enquête préliminaire le prouve, «l’imam controversé» semble être toujours surveillé.

 

 

 

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