Avant même le résultat de l’élection, Trump a montré sa nocivité en détruisant les valeurs conservatrices. À cause de ses élans xénophobes, protectionnistes, provinciaux et autoritaires, le parti républicain ressemble désormais à la caricature qu’en faisait la gauche.

donald trump parti republicain

Début septembre, on a pu voir dans le Forum du commandant en chef, une émission de la chaîne NBC, un spectacle étrange. Pendant une demi-heure, Donald Trump, l’homme qui pourrait dans quelques mois devenir le chef des armées américaines, a palabré confusément sur la crise irakienne, appelant carrément, comme l’a écrit un journaliste du Daily Beast, « à commettre des crimes de guerre ». « Take the oil in Iraq », a-t-il répété. Et quand on lui a demandé comment il comptait s’y prendre, Trump a répondu qu’il fallait « laisser quelques groupes s’emparer du secteur… vous savez, avant ça s’appelait la paix des vainqueurs. Aujourd’hui, il n’y pas de vainqueur, croyez-moi. Il n’y a pas de vainqueur. Mais j’ai toujours dit : prenez le pétrole et gardez le pétrole, gardez le pétrole, gardez le pétrole ». Tout en fustigeant la politique étrangère d’Obama accusé de montrer une puissance américaine« arrogante, dédaigneuse, moqueuse et coloniale »…

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D’innombrables articles de presse ont été consacrés à la dilection de Donald Trump pour les insultes, ses absurdes tweets nocturnes, son engouement pour les théories du complot – il n’a reconnu que depuis quelques semaines qu’Obama était né aux États-Unis… –, son narcissisme grandiloquent, sa vanité et son incapacité à distinguer la fiction de la réalité.

Son discours est souvent incohérent et désarticulé, ses fins de phrases n’ayant que peu à voir avec leur début. Trump enchaîne des mots sans liens entre eux, les émaillant de répétitions et de bizarreries langagières.

Il n’y a bien sûr rien d’extraordinaire dans le fait que Donald Trump soit incohérent, grandiloquent et déconnecté de la réalité. Ce qui est stupéfiant et angoissant, c’est qu’un si grand nombre d’Américains acclament ses délires avec enthousiasme.

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C’est la démocratie, dira-t-on. Certes. De plus, la Maison-Blanche est extrêmement contrainte par les pouvoirs législatif et judiciaire. On se demande cependant lesquelles de ses innombrables promesses Trump réalisera. Il s’est engagé à commencer à expulser 11 millions d’immigrés en situation irrégulière dans l’heure suivant son intronisation. Il a déclaré vouloir interdire l’entrée aux États-Unis aux musulmans, sans préciser si les citoyens américains seraient concernés ni comment l’État allait reconnaître les musulmans à bannir.

Il a proposé de tuer ou de mettre la pression sur les familles de suspects afin de leur soustraire des informations, de réintroduire la torture voire « pire »… (« vous savez, comme au bon vieux temps…. pan-pan »). Il a affirmé détenir un plan secret dont il ne pouvait pas discuter publiquement sinon pour dire qu’il « défonce[ait] la gueule de l’EI » (« bombing the shit out of ISIS »).

 

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Ce genre de propos décousus et vulgaires n’épargne pas les alliés des États-Unis. Trump dit clairement que les pays qui souhaitent être protégés par les États-Unis doivent payer pour ce service. Cela équivaut à la dissolution de l’alliance.

Continuons. En décembre 2015, dans une émission télévisée, on l’a interrogé sur la triade nucléaire – lanceurs terre/mer /air, un élément majeur de la doctrine nucléaire américaine. Or cet homme qui pourrait avoir à sa disposition 7 700 armes nucléaires dès le 20 janvier 2017 n’a pas compris de quoi on lui parlait. Plus tard, son porte-parole a aggravé son cas : « À quoi bon avoir une bonne triade nucléaire si on a peur de l’utiliser ? » Et Trump lui-même a ajouté : « Nous allons lancer des frappes chirurgicales contre les bases de l’État islamique avec des missiles Trident. » Il ignore donc aussi que le Trident est armé d’ogives thermonucléaires 70 fois plus puissantes que la bombe larguée sur Nagasaki…

Comment expliquer que ces extravagances ne nuisent pas à son succès ? Certains y voient une stratégie de négociation : on exige ou on menace beaucoup pour pouvoir ensuite conclure un bon « deal ». En réalité, la réputation de brillant homme d’affaires et de génie de la négociation de Trump est largement exagérée. S’il avait investi le capital hérité de son père dans des obligations à bas risque, il serait aujourd’hui beaucoup plus riche qu’il ne l’est. D’autres pensent que les ennemis de l’Amérique sont tellement redoutables que seul un homme politique non conventionnel peut les combattre. Et il se trouve qu’ils n’ont pas sous la main un homme d’État non conventionnel.

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On impute souvent l’ascension de Trump à l’évolution démographique des États-Unis – l’angoisse des hommes blancs qui se voient devenir minoritaires, à quoi s’ajoutent la paupérisation de la classe moyenne, la perte du prestige extérieur avec les échecs en Irak, en Afghanistan, en Libye et ailleurs. D’où la comparaison, fréquente en France, entre le Front national et Trump. De fait, par sa sociologie, sa vision du monde, ses préoccupations, l’électorat frontiste est pour une part proche de celui de Trump. Toutefois, la personnalité de Marine Le Pen n’a rien à voir avec celle de l’homme d’affaires. Marine Le Pen formule des phrases intelligibles dans un français correct et se comporte dignement en public. Sa réussite politique n’est donc pas incompréhensible.

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Contrairement à ce qu’on croit, les supporters de Trump ne sont pas des ouvriers sous-diplômés que la mondialisation a laissés pour compte. Ils ne font pas partie des classes populaires. Les sondages de sortie des urnes des primaires et les données démographiques fédérales démontrent que le revenu médian de ses électeurs aux primaires est de 72 000 dollars, bien au-dessus du revenu médian national, 56 000 dollars, et des 61000 dollars annuels des électeurs d’Hillary Clinton ou de Bernie Sanders. Quant au niveau d’éducation, 44 % des électeurs de Trump possèdent une licence, contre 29 % de l’ensemble de la population.

La sociologie n’explique donc pas le choix d’un tribun tel que Trump, dont il faut chercher les raisons ailleurs. Le phénomène a sans doute à voir avec l’omniprésence de nouveaux modes de communication – internet, talk-shows – qui favorisent l’entre-soi. Le débat d’idées, chez les Républicains, est animé par des personnalités de la télé, et il se déroule presque exclusivement dans des émissions. Dans le public, chacun peut créer son propre environnement médiatique sans jamais avoir à se frotter à des opinions différentes.

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Rappelons que la montée des radicalismes aux États-Unis ne se limite pas à la droite. Bernie Sanders, un socialiste gériatrique, n’a pas été loin de battre Hillary Clinton. À la différence de Trump, Sanders n’affiche aucun signe extérieur de déséquilibre mental, mais ses propositions n’étaient pas moins radicales. Ainsi, pour financer son programme, il a proposé de faire passer le taux marginal d’imposition sur les revenus à 73 % ! Le vieux sénateur du Vermont n’est pas plus un apparatchik que le milliardaire new-yorkais, et, comme lui, il explique son succès par le délabrement et la corruption du système actuel, et appelle à une révolution pour remettre les choses en ordre.

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Dans l’article « Pourquoi le fascisme est une vague d’avenir » publié en 1994 dans le London Review of Books, l’intellectuel américain Edward Luttwak explique que « ni la droite ni la gauche modérées n’arrivent à proposer des solutions pour le principal problème de notre temps : le niveau sans précédent d’insécurité personnelle des travailleurs », aussi bien ouvriers, que cadres moyens ou supérieurs. Luttwak décrit un discours républicain typique dont « le début célèbre les bienfaits de la libre concurrence et la dynamique du changement perpétuel tandis que la fin lamente le déclin des valeurs de la famille et des petites communautés érodées par ces mêmes forces ». Cet entêtement à chérir les causes des effets que l’on déplore ouvre, remarque-t-il, un vaste espace politique.

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Face au défi posé par Luttwak, la gauche américaine n’a pas su réagir, préférant s’enfoncer dans l’impasse d’une politique identitaire et sociétale. On se souvient de ces 204 membres du PEN Club (une association internationale d’écrivains) qui se sont opposés à l’attribution du prix de la Liberté d’expression à Charlie Hebdo qu’ils qualifiaient de publication réactionnaire, raciste et bigote.

Cet espace politique vide a été brièvement occupé en 1992 par le candidat indépendant aux présidentielles Ross Perot. Ce fut probablement le premier signe que quelque chose de profond ne tournait pas rond. Le choix de Sarah Palin comme colistière de John McCain et le culte de la personnalité qui s’est développé autour d’elle en 2008 auraient dû nous alarmer. Avant Palin, l’anti-intellectualisme des Républicains était une simple posture destinée à les rapprocher des gens ordinaires. Eisenhower s’est fait passer pour un cancre mais il était chef d’états-majors des forces alliées en Europe, avait planifié et mis en exécution la victoire sur l’Allemagne avant de prendre la tête de l’OTAN. Palin, en revanche, était une authentique crétine.

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Peut-être, finalement, Trump a-t-il surgi du Tea Party. Le Tea Party était une révolte populiste des militants contre les inaccessibles élites républicaines de Washington. Ce mouvement a été souvent injustement critiqué. Personnellement, j’ai apprécié le sérieux avec lequel ses membres abordaient des questions comme la dette nationale, les déficits du gouvernement fédéral et l’extension de son pouvoir. Les détracteurs du Tea Party n’y ont vu qu’un mouvement raciste, réactionnaire et superficiel de protestation contre l’activisme étatique. À la lumière de la montée de Trump, on doit convenir qu’ils n’avaient pas complètement tort. Sauf que Trump ne risque pas de répondre aux attentes du Tea Party, lui qui propose de renforcer encore davantage le gouvernement fédéral !

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Quelle conclusion en tirer ? Le phénomène Trump a beaucoup de précurseurs : Ralph Nader, Ross Perot, le WWF, la télé-réalité, les sœurs Kardashian. Trump est sans doute un authentique phénomène américain. Il est l’accomplissement de la prophétie de l’intellectuel américain H. L. Mencken : « Un grand et glorieux jour, les gens ordinaires du pays verrons leurs désir le plus profond enfin se réaliser, et la Maison-Blanche sera habitée par un véritable abruti. » J’ai toujours pensé que ce genre de commentaire oubliait le génie démocratique niché au fond de la culture américaine. C’était avant Trump.

Le fait que je me sois trompée n’est pas grave en soi. Ce qui est grave, c’est que Trump a déjà ridiculisé les États-Unis en prenant le contrôle du parti Républicain. Or, lorsqu’elle sombre dans le ridicule, une nation aussi puissante devient terrifiante. Si Trump gagne en novembre, la réputation internationale des États-Unis sera ruinée, personne ne prendra plus ce pays comme modèle. Au contraire, on le percevra comme un État dangereux, voire un État voyou. Le succès de Trump démontre que cela ne pose pas de problème à un grand nombre d’Américains.

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C’est une tragédie, particulièrement pour ceux qui se définissent comme conservateurs et adhèrent aux principes du gouvernement limité – liberté d’entreprendre, propriété privée, libre-échange, liberté d’expression, politique fiscale raisonnable, défense nationale solide et beaucoup de sens commun. Avec Trump, le « Grand Old Party » de Lincoln est devenu ce parti bigot, provincial, autoritaire et sans principes, que la gauche a toujours dénoncé. Cependant, les Démocrates ont tort de jubiler. Au mieux, ils hériteront d’un pays profondément divisé. Hillary Clinton sera alors la plus impopulaire des présidents jamais élus. Les supporters de Trump seront d’autant plus amers que, s’il perd, le candidat républicain est capable de crier à la fraude et d’entacher ainsi de soupçon le résultat. Au pire, Trump sera élu, et son élection déclenchera immédiatement une vague mondiale d’instabilité, ne serait-ce que parce qu’il a promis de démanteler l’ordre international mis en place par les États-Unis après la guerre et dirigé par eux depuis.

Hillary Clinton, une femme politique terne et malhonnête, mais normale, peut encore l’emporter. Mais le mal est déjà fait : la campagne de Trump a sapé la démocratie libérale car le monde sait désormais que ce genre de dérive peut arriver, même aux États-Unis. Par conséquent, aucun chef d’État responsable ne peut plus avoir confiance dans la puissance américaine et l’ordre mondial dont elle était jusqu’ici le garant.

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