Vis-à-vis de l’islam, la République doit être à la fois plus exigeante et plus compréhensive.

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Mettre les religions à l’épreuve de la convivialité démocratique est au coeur de la démarche laïque. Pour réussir, Jean-Pierre Chevènement et sa Fondation doivent privilégier le dialogue avec les musulmans qui acceptent de vivre aux côtés des non-musulmans.

Pour débloquer une situation inquiétante (la non-intégration de nombreux musulmans à la société française), on a chargé Jean-Pierre Chevènement de ranimer, avec l’apport de fonds publics, une Fondation de l’islam de France en panne. Cette initiative répond à l’appel  d’une quarantaine de musulmans (de croyance ou de culture) qui ne sont pas des responsables religieux mais se sont fait une place dans la politique, la culture ou les affaires. Les commentaires qu’a suscités leur initiative montrent qu’après la série d’attentats et la crispation sécuritaire, le besoin est ressenti d’actions positives vers « l’inconnu dans la maison » qu’est chez nous l’islam. On peut se demander néanmoins si ce qu’on engage correspond vraiment à l’objectif de surmonter la séparation hostile entre une socialité musulmane oppositionnelle et une majorité excédée, donc entre deux postures qui, depuis des décennies, s’exaspèrent mutuellement.

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Le cultuel et le culturel.

Le projet actuel, selon Bernard Cazeneuve (La Croix du 29 août), est à deux faces. Une fondation « laïque, reconnue d’utilité publique [soutiendrait] des projets dans les domaines de l’éducation, de la culture, de l’engagement des jeunes », de l’islamologie et même de la« formation profane des imams ». En parallèle, une « association cultuelle », dirigée par des religieux, aurait vocation à « centraliser les financements nationaux » pour la construction de mosquées et la formation théologique des imams. Cette double institutionnalisation, le culturel d’un côté, le cultuel de l’autre, donnerait de l’islam une représentation plus complexe en y faisant intervenir des notables laïcs. On peut cependant se demander comment cette transposition d’un séparatisme souvent confondu avec la laïcité pourrait mettre en mouvement une religion où la pratique est le plus souvent indépendante de la réflexion spirituelle et théologique. Le développement de l’islamologie et de la théologie musulmane correspond-il aux besoins et aux désirs de la masse ?

Si la séparation que l’on va instituer entre un islam d’en haut et un islam d’en bas, un islam cultivé et un islam vécu, enrichira les représentations qu’on en a, elle n’aura sans doute guère d’effet sur la question centrale pour l’islam français, celle du rapport à la culture ambiante, à l’étrangeté hostile ou angoissante que les fidèles ressentent alentour et aussi en eux-mêmes. La maturation de l’identité est en effet empêchée, pour les générations nées ici, par le sentiment d’une dichotomie entre l’inscription d’origine, souvent durcie et bloquée, et la participation mal assumée à un autre contexte. Un musulman (Abderrahim Hafidi, dans Le Monde du 27 juillet) parle ainsi, s’en prenant à Tariq Ramadan, de « toute une génération empêchée de grandir » par la fétichisation d’un islam autosuffisant, en fait « asséchant et mortifère ». Beaucoup de familles musulmanes, vivant dans la relégation et/ou la fermeture sur soi, n’ont pas de l’extérieur une expérience suffisamment riche pour offrir un vrai cadre éducatif, d’où les ruptures entre générations, les déviances, les comportements erratiques de jeunes d’abord très éloignés de leur religion qui brusquement s’y précipitent parce qu’ils ressentent un vide.

Pour bien des musulmans en France, le rapport difficile de leur communauté à l’extérieur n’est donc pas un problème parmi d’autres, c’est ce qui les empêche d’exister vraiment. C’est pourquoi, au lieu de jouer sur la séparation entre l’islam savant et l’islam pratiquant, séparation au fond statique, il serait plus pertinent de partir de la séparation entre deux orientations, entre ceux qui refusent de vivre avec les non-musulmans et ceux qui s’y essaient.

 

Convivialité démocratique et laïcité.

Mettre les religions à l’épreuve de la convivialité démocratique, c’est le cœur de la démarche laïque. La laïcité appréhende les religions à travers le pouvoir qu’elles exercent et les comportements qu’elles commandent ; de cette manière, même si elle reste à l’écart du noyau dogmatique, elle contribue sinon à déstabiliser du moins à problématiser les croyances. Icônes de l’attitude contraire, les femmes dûment enveloppées qu’on nous a montrées pendant les cérémonies en mémoire du père Hamel, affichant une identité opaque que même le pire ne pouvait troubler. Cette « indiscrétion » affirmait une allergie à la laïcité, elle a certainement contribué à l’actuelle vague « antivoile » et à l’hystérie sur le « burkini ».

Preuve que le débat est en cours entre musulmans, ce « repli sur soi », cette « nostalgie qui paralyse », ont été dénoncés dans le JDD par les nouveaux porte-parole qui ont rompu le monologue de l’islam sur lui-même. Ceux-là sont entrés dans la laïcité en se plaçant résolument dans un lieu de parole nouveau, où se recouvrent islamité et francité.

On répète, et Bernard Cazeneuve est visiblement impressionné par cet avertissement, que ce n’est pas à l’État français de réformer l’islam. La formule est trop simpliste. Les manières qu’ont les religions de se manifester concernent l’État, qui peut donc indirectement inquiéter les croyances établies, ce qui n’est pas sans conséquences. Ainsi, par l’extérieur comme par l’intérieur, l’Église de France a été conduite à renoncer à ses prétentions au pouvoir et à s’interroger sur elle-même. De la même manière, l’islam de France peut être amené à sortir d’une illusion d’immuabilité. Mais concernant une religion importée (à laquelle son isolement assure une immunité qui favorise les interprétations intégristes), le rôle de l’État doit être plus décisif qu’à l’égard de la religion autochtone : il lui faut organiser et régler une cohabitation dont les conditions n’existent pas d’avance et indiquer un sens à celle-ci.

On peut dire qu’en ce qui concerne le catholicisme, la question laïque s’est d’abord posée dans la société, dans une situation de proximité et d’entremêlement, à partir de quoi l’État a dû intervenir pour fixer des règles, instaurer une certaine harmonie et une certaine distance : constitution civile du clergé, concordat, séparation. Dans le cas de l’islam, la situation est au contraire de séparation et de méfiance, et c’est à l’État de créer et d’organiser un espace de vie commune. Pour cela, il faut qu’il se libère d’une conception légendaire de la laïcité. L’État laïc n’ignore pas les religions, il est même inexact de dire qu’il ne subventionne aucun culte. Il salarie des aumôniers, il entretient, avec les municipalités, de nombreux bâtiments antérieurs à 1905 affectés à diverses confessions. L’islam, qui n’a pas accès à ce patrimoine, bénéficie souvent, pour construire les mosquées, d’autres facilités, comme les baux à très long terme. Les dons à toutes les confessions entraînent des déductions fiscales. La sphère musulmane comprend des associations subventionnées. On ne peut pas dire qu’en France les religions, y compris l’islam, soient privées de l’aide publique.

Ces rapports pratiques entre le civil et le religieux, combinés au désir de nombreux musulmans de sortir de leur isolement et d’assumer leur participation à la société française, suggèrent le besoin et ouvrent la possibilité que soient fixées pour l’islam des règles de participation à l’espace social et politique commun. On sait que, dans sa recherche de critères de ce genre, le CFCM a buté sur la question de la liberté de quitter l’islam. L’obstacle n’est pourtant pas infranchissable si l’on demande simplement aux responsables musulmans d’admettre publiquement qu’ils sont dans un pays où la liberté de conscience est inviolable, donc qu’ils doivent, en se tenant à l’écart des propositions proprement religieuses, avaliser cette règle de la vie commune. À propos du foulard, puisque, comme on le répète, cet accessoire n’est pas « coranique », les autorités musulmanes peuvent le déconseiller au motif qu’il manifeste (comme d’autres pratiques) une volonté de se mettre à part. Elles peuvent donc approuver les lois qui en limitent l’usage. De même pour l’égalité homme/femme devant le mariage et la reconnaissance de l’homosexualité… On ne peut pas interdire toutes les manières jugées provocatrices d’utiliser l’espace public ni toutes les mœurs choquantes, mais on peut encourager l’émergence en France d’une représentation de cet islam qui prend le parti de partager les mœurs reconnues et la convivialité commune. Ainsi indiquerait-on à l’islam de France la voie que l’on espère lui voir suivre. C’est à cette seule « tendance » que nous devrions réserver les avantages qu’offre la sollicitude publique. Une telle stratégie ferait fond sur ce qui existe de fait – la pluralité des attitudes musulmanes en France. L’échec du CFCM tient à ce que l’on a ignoré cela et attendu d’une représentation de tout l’islam un engagement dans la voie d’une intégration positive à la société française.

Que l’islam ait un saut à faire pour entrer vraiment dans la société française, cette évidence est masquée par une anthropologie individualiste qui engendre deux représentations irréalistes, celle d’une religion qu’on pourrait refouler de plus en plus dans le for intérieur et, à l’opposé, celle d’une religion tellement intrinsèque à l’identité de ses fidèles qu’elle peut réclamer que soient reconnues partout toutes les manières d’être qu’on lui associe. Ceci conduit d’un côté à réclamer toujours plus d’interdictions légales, qui sont ressenties en face comme des provocations, et de l’autre à un multiculturalisme indéfiniment extensible au nom des droits personnels. On arrive, comme à propos du « burkini », à des dilemmes absurdes et des polémiques sans issue quand on oublie que la laïcité est affaire de relations sociales, où la régulation légale est nécessaire mais secondaire.

Nos débats sur l’islam paraissent obérés, des deux côtés, par un manque de sincérité. Chez certains musulmans, on met en avant la liberté des personnes en dissimulant une arrière-pensée stratégique inspirée par le mépris de la société décadente où l’on s’implante. En face, on entretient une représentation répulsive de l’islam, qui ne manque pas de certaines justifications, mais qui procède aussi d’une complaisance paresseuse à caricaturer et à renvoyer à l’exotisme ce qui nous gêne. Ceci explique, par exemple, qu’on surestime l’influence « radicalisante » de l’argent du Golfe et des mosquées qu’il a permis de construire et qu’il entretient. On se dissimule (témoignage de Tarek Oubrou dans Le Monde du 4 août) que certains imams français de la deuxième génération sont plus radicaux que « beaucoup d’imams étrangers ». On veut ignorer que c’est généralement sur place qu’est fomenté le radicalisme islamique, donc que nous y sommes pour quelque chose. De l’islam, nous aimons ne rien attendre, sinon le pire, qui advient parfois. Cela nous fait peur tout en nous laissant au fond tranquilles.

On ne sortira pas de cette situation fausse et stérile si la « société d’accueil » ne devient pas vis à vis de l’islam à la fois plus exigeante et plus compréhensive. Pour cela, elle devrait rompre avec la position qui domine les médias, dont on peut dire qu’elle est primo, métaphysiquement areligieuse, secundo, tributaire d’une interprétation dogmatique et historiquement fausse de la laïcité, tertio, engagée en faveur d’une démocratie « désincorporée » dont nous vivons la crise.

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